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Tahar Ben Lakhdar - Sadok Belaïd,L'architecte silencieux d'une réforme qui a changé la Tunisie: Comment la réforme des études d'ingénieurs des années 1990-1991 a refondé le paysage de l'enseignement supérieur tunisien
Publié dans Leaders le 12 - 04 - 2026

Sadok Belaïd nous a quittés le 7 mars 2026. Avec lui disparaît l'un des grands bâtisseurs discrets de la Tunisie moderne. Le pays lui doit beaucoup, et ceux qui ont travaillé à ses côtés lui doivent davantage encore. Je fais partie de ceux-là, et c'est à ce titre que j'écris ces lignes: non pas comme un exercice de mémoire institutionnelle, mais comme le témoignage d'un homme qui a vu, de l'intérieur, ce que Sadok Belaïd était capable d'accomplir.
Un système à bout de souffle
Au début des années 1990, le système de formation des ingénieurs en Tunisie était un paysage fragmenté et incohérent. Deux filières coexistaient sans logique commune : le bac + 4 et le bac + 6. Le premier formait des ingénieurs opérationnels, ancrés dans le métier, capables de faire tourner l'industrie. Le second produisait des ingénieurs généralistes, mais sans ancrage international reconnu. Aucune des deux filières n'était calée sur une norme de qualité internationale. Chaque école préparatoire concevait son propre programme, organisait son propre concours. Il n'existait ni harmonisation, ni référentiel commun, ni concours national. Le système fonctionnait, mais en ordre dispersé.
Mohamed Charfi: la décision fondatrice
En 1989, Mohamed Charfi est nommé ministre de l'Education, de l'Enseignement supérieur et de la recherche scientifique dans le deuxième gouvernement de Ben Ali. C'est un juriste, un intellectuel, un homme de conviction. Il choisit de s'attaquer au domaine scientifique et technique de l'enseignement supérieur, un chantier que peu de ministres avant lui avaient osé aborder en profondeur. Charfi ne se contente pas de retouches. Il engage une réforme structurelle. C'est la première fois qu'un ministre touche un volume de formation aussi important avec une telle ambition. Il est, à ce titre, la colonne vertébrale de cette réforme: sans sa décision politique, rien de ce qui a suivi n'aurait été possible.
Charfi confie la coordination générale de ce chantier à un homme dont il connaît la rigueur et la capacité à faire avancer les dossiers complexes : Sadok Belaïd. Soutenu par Mohamed Ayadi, chef de cabinet du ministre et véritable chef d'orchestre, Belaïd est chargé de contrôler l'avancement des travaux, d'accompagner les équipes, de rédiger et de faire adopter l'ensemble des textes juridiques nécessaires à la mise en œuvre de la réforme.
Une réforme totale: tout changer en même temps
La commission de réforme des études d'ingénieurs est présidée par Tijani Chelly, ancien ministre de l'Education, de l'Enseignement supérieur et de la recherche scientifique. J'en suis le rapporteur. Notre feuille de route est claire, mais vertigineuse.
Il s'agit d'abord de supprimer les deux filières existantes — bac + 4 et bac + 6 — pour revenir au format international du bac + 5, toutes spécialités confondues. C'est un changement de paradigme. Ensuite, il faut créer un système de classes préparatoires digne de ce nom. La commission retient deux types de prépas : une généraliste et une technologique. Mais la pièce maîtresse du dispositif est la création d'une prépa pilote, conçue pour préparer nos meilleurs bacheliers aux concours internationaux, principalement français, en adoptant intégralement le programme scientifique des classes préparatoires françaises. À la virgule près.
Cette ambition exige un outil essentiel: un corps d'agrégés de mathématiques et de physique qui n'existe pas encore en Tunisie. La réforme prévoit donc la création d'un institut chargé de préparer nos maîtrisards au passage du concours d'agrégation français, avec les mêmes sujets à l'écrit que ceux des candidats de nationalité française. C'est l'élément fondamental: sans agrégés d'excellence, pas de prépa d'excellence.
Parallèlement, d'autres sous-commissions travaillent sur l'harmonisation des programmes des prépas existantes et sur l'organisation d'un concours national unifié — le premier du genre en Tunisie — permettant aux candidats de choisir l'école d'ingénieurs correspondant à leur profil. Avant cette réforme, chaque prépa organisait son propre concours. L'unification est une révolution silencieuse.
C'est dans ce cadre que naît l'Institut préparatoire aux études scientifiques et techniques, l'IPEST, créé par la loi n° 91-43 du 26 juin 1991. L'IPEST incarne l'aboutissement concret de la vision: une prépa tunisienne de niveau international.
Sadok Belaïd: l'homme qui faisait tenir l'ensemble
La complexité de cette réforme tenait moins à la vision qu'à l'exécution. Des commissions, des sous-commissions et des sous-sous-commissions travaillaient simultanément sur des sujets interdépendants : programmes, concours, statuts des enseignants, textes réglementaires, création d'institutions nouvelles. Tout devait avancer en même temps. Tout devait converger.
C'est là que Sadok Belaïd a été irremplaçable. Avec sa rigueur de juriste, sa connaissance intime des rouages de l'Etat et une bonne humeur qui ne le quittait jamais, il a assuré la coordination de l'ensemble du dispositif. Il s'est chargé, avec ses équipes, de rédiger et de faire adopter tous les textes de loi accompagnant cette réforme. Chaque décision de la commission devait se traduire en texte juridique applicable. Sadok Belaïd était celui qui transformait les idées en réalité institutionnelle.
Il avait une manière bien à lui de gérer les équipes. Jamais dans la tension, toujours dans l'élégance. Il créait autour de lui une atmosphère de travail où les gens donnaient le meilleur d'eux-mêmes, non par contrainte, mais par respect et par plaisir de collaborer. C'était un homme qui rendait les choses possibles avec une apparente facilité, alors même que les obstacles étaient considérables.
Les missions, la caisse et le haut de gamme
Je garde un souvenir précieux de nos missions communes. Nous avions une règle simple : chacun mettait cent dollars dans une caisse commune. Ridha Ferchiou tenait la caisse. Sadok Belaïd, lui, passait les commandes. Et c'est là que se révélait un autre talent de l'homme : négociateur hors pair, il avait le goût du haut de gamme et le génie de l'obtenir. Avec Sadok, on ne manquait jamais de rien. Les repas étaient de qualité, les séjours bien organisés, chaque détail était pensé.
Naturellement, les cent dollars s'épuisaient vite. Et naturellement, on rentrait de mission le ventre plein, satisfaits, mais sans cadeaux à ramener. On en riait. Ce sont ces moments-là qui, avec le temps, transforment des collègues en compagnons de route, puis en famille. Et c'est exactement ce que nous sommes devenus.
Plus qu'un ami, un frère
Au fil de ces années de travail intense, partagées entre les commissions, les missions et les défis d'une réforme sans précédent, j'ai fait la connaissance d'un grand monsieur. Sadok Belaïd était de ces hommes rares dont la présence suffit à élever le niveau de tout ce qui les entoure. Avec le temps, il est devenu bien plus qu'un ami : un frère. De ceux qu'on ne choisit pas par le sang, mais par l'estime, par les épreuves traversées ensemble, par cette complicité silencieuse que seules les années de combat commun peuvent forger.
Son absence aujourd'hui laisse un vide que les mots peinent à combler. Mais ce qu'il a construit, lui, demeure. Les ingénieurs tunisiens qui, depuis trente-cinq ans, sortent d'un système unifié, cohérent et reconnu à l'international, ne savent pas toujours à qui ils le doivent. Ce texte est là pour le rappeler.
Mohamed Charfi a posé la vision. Sadok Belaïd en a bâti les fondations juridiques et orchestré la mise en œuvre. Tijani Chelly a présidé la commission. Et nous, les membres de ces équipes, nous avons eu le privilège de participer à l'une des plus grandes réformes de l'enseignement supérieur tunisien. Ce privilège, nous le devons à ces hommes. À Sadok Belaïd, en particulier, nous devons la gratitude de ceux qui savent ce que signifie travailler aux côtés d'un homme juste, compétent et profondément humain.
Tahar Ben Lakhdar
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