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La Tunisie, destination préférée des prédicateurs islamistes !!!
Publié dans Leaders le 06 - 03 - 2012

Jamais prédicateur n'aura bénéficié d'un tel accueil. Pour sa première visite en Tunisie, le « cheikh » (en fait, il s'agit d'un expert-comptable), Wajdi Ghénim a droit aux égards dus à un hôte de marque avec accès au salon d'honneur où il est reçu par un dignitaire d'Ennahdha, Habib Ellouze, qui ne le lâchera plus d'une semelle au cours de sa tournée et accueil populaire. Ne manquaient que le tapis rouge et la haie d'honneur.
Dimanche 12 février. Première étape du prédicateur égyptien. Le palais des sports de Tunis. Flanqué de son « ange gardien », il fait son entrée dans cet édifice plein comme un oeuf, au milieu des « takbir » et des applaudissements. Combien étaient-ils ? 16.000, selon les organisateurs, 10.000, selon d'autres sources. Calot bien vissé sur la tête, barbe et kamis pour les hommes, niqab, pour les femmes.
Ils étaient venus de tous les coins et recoins du pays pour écouter le cheikh, illustre inconnu, il y a quelques semaines, mais élevé au rang de superstar grâce à une campagne savamment orchestrée sur les réseaux sociaux, depuis deux semaines. Le verbe facile, le geste ample des grands tribuns, le prédicateur est au sommet de son art. Il maîtrise bien son sujet et la force de persuasion qui se dégage de lui ne laisse pas indifférent le public. Il s'en prend tour à tour aux mécréants, aux laïcs, à la gauche. La presse n'est pas oubliée. Elle en prend, aussi, pour son grade pour s'être placée du côté de l'opposition...avant d'inviter tout ce beau monde à venir lui porter la contradiction.
La salle entre en transe. Une ambiance qui n'est pas sans rappeler les meetings des télé-évangélistes américains et de la secte Moon. On entend même des slogans antijuifs semblables à ceux qui avaient été lancés lors de l'arrivée d'Ismail Henia, leader du Hamas palestinien…Malheureusement, l'orateur n'aura pas le temps d'aborder la question de l'excision sur laquelle tout le monde l'attendait…Un homme s'approche de lui et lui chuchote quelques mots à l'oreille. L'air grave, Ghenim ramasse ses notes et quitte la salle précipitamment. Contre toute attente, l'assistance reste calme. Le service d'ordre composé de barbus à la carrure impressionnante évacue aussitôt la salle. Les femmes d'un côté, les hommes de l'autre. Personne ne saura les raisons de ce départ précipité. En sortant, le prédicateur a juste le temps de jeter un regard plein de mépris vers la centaine de manifestants qui s'égosille depuis quelques heures à réclamer son expulsion du pays. Ces scènes se répèteront à l'identique à Kairouan, Sfax, Mahdia. Des mosquées «prises d'assaut » par des milliers de fidèles et dehors une poignée de manifestants protestant contre la venue du « cheikh». On en retiendra le cri de détresse de cette dame d'un certain âge : « Y a nari ala Tounes» qui fera le buzz sur facebook. Pour Ghenim, le succès est tel qu'il envisage de rester en Tunisie « le temps qu'il faudra », pour mener à bien sa mission. En tout cas, son passage aura laissé des traces. Dans certaines mosquées, comme à El Ghazala et au Centre Urbain Nord de Tunis, les imams font déjà l'apologie de l'excision dans leurs prêches.
De tous les hommes de religion tunisiens, seul cheikh Mourou s'est distingué par une attitude «courageuse» en dénonçant à la télévision les thèses du prédicateur égyptien. Il avait l'air tellement sincère qu'on lui aurait donné, si l'on peut dire, le bon Dieu sans confession. Enfin un cheikh qui ose. Sauf que quelques jours plus tard, une vidéo est diffusée sur facebook, où l'on voit cheikh Mourou, assis à côté de l'homme qu'il vouait aux gémonies, l'air tout contrit, prendre le contrepied des idées qu'il avait défendues sur les plateaux de télévision et les colonnes des journaux. Affichant un profil bas, il s'adresse en ces termes au prédicateur égyptien : « On m'a proposé de vous porter la contradiction. Mais je n'aurai pas l'outrecuidance de le faire, sachant l'étendue de votre savoir». Il avoue quand même être en désaccord avec lui sur un point : le timing : «Ce n'est pas encore le moment ». La phrase revient comme un leitmotiv dans sa bouche. Et nous qui croyions qu'il s'agissait d'une position de principe. « Nous détenons tous les postes-clés, toutes les manettes, mais quand nous appuyons sur le bouton, il ne répond pas. Il faut laisser du temps au temps. La génération actuelle est une génération perdue. Nous devons focaliser sur leurs enfants et petits-enfants ». Retenez bien l'utilisation de la première personne du pluriel alors qu'il avait laissé entendre publiquement quelques jours plus tôt son intention de créer un autre parti, «compte tenu du fossé qui me sépare d'Ennahdha ». A la fin de la réunion, Ghenim annonce qu'il a enregistré les débats. Stupeur de Mourou. Il insiste auprès de l'Egyptien: «Je souhaiterais que notre discussion ne soit pas divulguée ». Imperturbable, ce dernier persiste et signe : « J'enregistre et filme tous mes débats ». Notre cheikh se sent piégé. Tout penaud, il balbutie quelques mots avant de prendre congé de son hôte.
Il faut dire que Ghenim n'est pas le premier prédicateur arabe à visiter la Tunisie. D'autres, l'ont précédé au cours des dernières semaines : Safwat Hijazi, Moussa Chérif, Mohamed El Cattan, Amr Khaled. Il sera suivi de Tariq Ramadhan. Est-ce un hasard ? A l'exception de Ramadhan, le plus intelligent et sans doute le champion toutes catégories du double langage, Ils prônent tous un islam rigoureux, très proche du courant salafiste. Qui les a invités ? Officiellement, d'obscures associations dont personne n'avait jamais entendu parler, mais qui ont, selon toute vraisemblance, partie liée avec certaines associations salafistes du Proche-Orient. Désormais, notre pays est la nouvelle terre de mission de l'Internationale Islamiste. Et Ennahdha dans tout cela? Elle n'est pas très loin. Elle supervise l'opération, en tire les ficelles...loin des projecteurs.
Pourquoi Ennahdha est-il si discret, se contentant de diffuser des communiqués où il se livre à des contorsions d'acrobate, ménageant la chèvre et le chou, tout en laissant le soin à ses ultras comme Sadok Chourou ou Lotfi Zitoun d'exprimer tout haut et en termes crus, ce que le mouvement pense tout bas. Dans une interview à un journal algérien, Rached Ghannouchi qualifiera les salafistes « de mouvement intellectuel avec lequel il faut engager le dialogue ». Ce que le leader islamiste ne dit pas, c'est que ces salafistes représentent aussi une masse de manoeuvre qui pourra être mise à contribution le moment venu. Il y a un an, ils étaient quelques centaines, pour la plupart des lunatiques marginaux, à battre le pavé sur l'avenue Bourguiba. Depuis, ils ont recruté dans toutes les couches, investi peu à peu l'espace public, pris le contrôle de centaines de mosquées et créé des écoles coraniques, où l'on se croirait du côté de Kandahar. Fini le temps des petites phrases, des petites touches à la manière des impressionnistes. C'est le lavage de cerveaux, à grade échelle à la veitnamienne ou à la cambodgienne. Le reformatage du peuple tunisien, « l'élevage délibéré de l'homme nouveau », cher aux régimes totalitaires, qu'ils soient de droite ou de gauche, est bien entamé. On évalue aujourd'hui leur nombre à 50.000. Mais ils font autant de bruit que 500.000. Qu'est-ce qui fait courir ces prédicateurs, l'argent, bien sûr fait, mais la conviction de remplir une mission divine : ramener dans le droit chemin un peuple impie. Pourquoi la Tunisie ? Parce qu'il a su concilier entre l'islam et cette modernité qui leur fait si peur.
Face à cette offensive sans précédent que font l'opposition et la société civile? En l'absence de leaders qui sachent les galvaniser, elles semblent tétanisées, n'arrivant à mobiliser, dans le meilleur des cas, que quelques centaines de manifestants. Nos partis ressemblent aujourd'hui à l'armée mexicaine, trop de généraux, en l'occurrence des directions formés de gens intelligents, bardés de diplômes. Leur problème ? le peuple. Ils en sont totalement déconnectés. Un parti devrait aussi sentir le terroir, la sueur, le bleu de chauffe, la boue. Ce n'est pas leur cas. Une petite lueur d'espoir...l'UGTT. Ce n'est pas un hasard si elle est dans la ligne de mire d'Ennahdha.


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