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Aux sources du patriotisme
Publié dans Leaders le 02 - 04 - 2012

Né dans une zone du territoire tunisien dite militaire, la présence infamante d'un drapeau étranger et d'une soldatesque méprisante a fait de moi un patriote instinctif et ombrageux. Je n'en tire aucun mérite. Encore aujourd'hui, les souvenirs de la présence coloniale française restent vivaces dans ma mémoire. L'autorité militaire française s'exerçait dans ma région avec une rare férocité, faisant de tout un chacun un appelé en puissance, soumis au garde-à-vous en présence de tout militaire français. Plus qu'ailleurs, les tunisiens des ex régions militaires ressentaient le colonialisme français comme la preuve vivante de leur déchéance.
En partant à l'école chaque matin, nous devions passer mes camarades et moi devant le Bureau des affaires indigènes, le Bureau arabe comme on disait à l'époque. Les burnous bleus des Makhzen nous inspiraient la même peur que les goumis ou les porteurs de képi, c'est-à-dire les français en uniforme. Par défi et un peu pour vaincre notre peur, on chantait en sourdine « تييا تونس مستقلة و يسقط لباس البرطلة ». Nos maîtres à l'école primaire étaient d'origine corse pour la plupart. Comme tous les insulaires, ils combattaient plus durement notre patriotisme, de peur qu'on mette le leur en doute. Mais il n'y avait pas que de « mauvais » français à Kébili. Le Docteur Lavaud, médecin de son état, n'hésita pas à protéger les patriotes et à couvrir de son autorité ceux de ses collaborateurs qui soignaient clandestinement les «fellaghas». C'est à lui que je dois de ne pas avoir été orphelin plus tôt que je ne le suis devenu.
Aujourd'hui, les choses se présentent différemment pour la jeunesse tunisienne. Leur patriotisme avait besoin de l'exceptionnel pour éclore. C'est ce qui a fini par arriver. Ceux ayant profané le drapeau tunisien n'avaient pas envisagé un sursaut aussi salutaire. Jamais ces apprentis sorciers n'ont pensé que nos jeunes puissent montrer à cette occasion un si grand attachement à la Patrie. Comme quoi, la bêtise humaine est utile parfois. Mais le patriotisme ne doit surtout pas être confondu avec le nationalisme.
Le patriotisme s'exprime par l'attachement sentimental à une terre et par «la volonté de la défendre et de la promouvoir». Qui dit terre veut dire évidemment des femmes et des hommes que l'on considère comme ses alter ego et sa famille la plus large. Qui dit terre veut dire aussi un paysage, un ciel, un air comme nulle part ailleurs. Le nationalisme, c'est tout autre chose. Dans sa forme la plus classique, le nationalisme se résume à un «mouvement politique d'individus qui prennent conscience de former une communauté nationale en raison des liens (langue, culture) qui les unissent et qui peuvent vouloir se doter d'un Etat souverain ». Quand on prend la peine d'y réfléchir, cela a peu de choses en commun avec le patriotisme : le patriotisme accueille et rassemble alors que le nationalisme finit par exclure et par diviser.
Certains ont la chance de naître patriotes. D'autres le deviennent, à la sueur du front si j'ose dire. Finalement, ce sont ces derniers qui constituent «les gardiens du temple» et les véritables dépositaires du patriotisme.


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