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Les pillages sacrilèges
Redécouverte - Thuburbo majus
Publié dans Le Temps le 18 - 03 - 2007


Par Roland et Alix Martin
Il y a quelques semaines, nous avions promis de reprendre la route du Sud, à la recherche du soleil, pour revoir Thuburbo Majus qui, avions-nous dit, le mérite bien.
Chemin faisant, comme nous passions au pied de la colline qui le porte, nous sommes montées voir ce qui était arrivé au petit marabout curieux consacré à Sidi El Ajmi. Il a presque la forme d'un cylindre et il est coiffé d'une coupole très surbaissée, plus ovoïde qu'hémisphérique. Il a été construit vers 1970 sur les vestiges d'un tumulus préromain constitué de terres cendreuses contenant des tessons de poterie antique. Auparavant, c'était le « tumulus » qui servait de lieu de culte et un oléastre occupait la place du marabout. Il était vénéré et il recevait régulièrement des offrandes.
La destruction d'une partie du marabout - dans lequel Sidi El Ajmi continue à être vénéré ! - nous a scandalisés parce que les destructeurs ont commis le sacrilège, à notre avis, de creuser le sol du sanctuaire pour ... rechercher un trésor ! Ils voulaient piller un sanctuaire manifestement islamique !
Quel pieux croyant consacrera une petite partie de ses économies à réparer ce lieu de culte que des mécréants ont violé ?
Nous avons repris la route d'El Fahs qui mène à Thuburbo Majus et nous nous sommes arrêtés, une fois de plus désolés, au voisinage d'un tumulus préromain, bâti à quelques dizaines de mètres du bord gauche de la voie, au voisinage du carrefour de la route menant au site romain !
Nous avons constaté, une fois encore, que les pilleurs avaient violé cette sépulture, sans craindre de travailler, longuement étant donnée l'ampleur constatée des « travaux », à proximité d'une route très fréquentée où les forces de l'ordre auraient pu patrouiller et les surprendre. Ces voleurs ignares n'ont certainement pas trouvé de trésor mais, comme il nous a semblé qu'ils avaient utilisé, pour « éventrer » le tumulus, un « bulldozer » ou, au minimum, un tracteur équipé d'une lame, ils ont bouleversé la chambre sépulcrale et, sans doute, broyé complètement, les petits vestiges : poteries, armes oxydées, bijoux, etc ... qu'elle aurait pu contenir. Ils n'ont donc rien pu « récupérer », ce qui nous a paru être une justice immanente !
Quelle folie collective et contagieuse semble avoir gagné une partie importante de la population ? La recherche de trésors dans les sites historiques bat son plein et l'importation de détecteurs de métaux modernes, capables d'en trouver jusqu'à plusieurs mètres de la surface, nous a-t-on dit, semble ne présenter aucune difficulté ! Espérons que les vandales, qui nous ont parlé, se sont vantés !
Ne pourrait-on pas souhaiter que, plutôt que de laisser ces vestiges se dégrader complètement - alors qu'ils avaient subsisté plus de deux milles ans ! - les services compétents du Patrimoine referment cette « blessure » en reconstituant la bazina, sous la surveillance d'un archéologue ? Quelques journées de travail d'ouvriers y suffiraient.
Nous sommes pessimistes parce que le superbe tumulus de Mfeïdha, situé à quelques kilomètres, a, lui aussi, été « visité ». Nous en reparlerons. Allons aujourd'hui jusqu'à Thuburbo Majus.

THUBURBO MAJUS
Après Carthage et Utique, mais avant Oudhna, Thuburbo Majus est le site archéologique important le plus proche de Tunis. On sait que Thuburbo minus est actuellement occupé par le bourg de Tébourba.
On ignore tout du bourg berbère et berbero-punique qui a existé antérieurement à la ville de l'époque romaine dont le nom : Thuburbo semble prouver une origine autochtone. Seule, la découverte des premières nécropoles et non celle de tombes néo-puniques postérieures à la conquête romaine, éclairerait, en partie, ce chapitre de l'histoire de la ville.
Cependant l'influence de la civilisation carthaginoise a certainement été profonde puisqu'elle a laissé des traces jusque dans le plan de plusieurs sanctuaires.
Sans doute, restée fidèle à Carthage, Thuburbo Majus a perdu sa liberté administrative et a dû payer tribut après la destruction de la métropole punique en 146 avant J.C.
Il semble que la romanisation de la cité ait été assez rapide : elle devient Municipe en 128 après J.C. sous le règne de l'empereur Hadrien. Elle s'appelle alors Municipium Aelium Hadrianum Augustum Thuburbo Maius. Elle devient colonie : Colonia Julia Aurelia Commoda Thuburbo Maius sous le règne de Commode entre 180 et 192 après J.C.
Comme toutes les villes d'Afrique romaine, Thuburbo fut prospère durant les IIème et IIIème siècles et elle se « christianisa » certainement à la même époque. C'est pendant cette période que la plupart des monuments publics ont été construits.
Les « désordres » qui ont ravagé l'Afrique à la fin du IIIème siècle n'ont certainement pas épargné Thuburbo Majus. Aussi de nombreuses restaurations de monuments publics et de demeures particulières ont-elles été nécessaires au cours du IVème siècle.
Mais au Vème siècle, la ville est en pleine décadence en raison de la conquête du pays par les Vandales et des luttes entre Chrétiens Catholiques et Donatistes schismatiques.
La reconquête byzantine n'améliora pas beaucoup la situation. Seules les églises ou plutôt les anciens temples aménagés en églises chrétiennes ont été réparés. La ville n'a pas été fortifiée et le nom arabe du site : Henchir Kasbah, semble provenir du fait que l'amphithéâtre, construit sur une éminence, avait été pris pour les vestiges d'un fortin.
Malgré la fertilité des plaines voisines, il semble bien que Thuburbo Majus n'ait jamais été une bien grande ville parce qu'elle était toute proche du Jebel Zaghouan et d'autres monts tenus par des Berbères réfractaires à toutes les dominations étrangères, parait-il.
Il semble que le site a été définitivement abandonné dès le début de la conquête arabe, un peu comme cela semble avoir été le cas pour Zaghouan voisine.

LES MONUMENTS
Le site n'a été fouillé que partiellement aussi le plan de la ville d'époque romaine qui a été construite sur la cité antérieure parait-il très irrégulier comparé au « damier » de Carthage et d'Utique. La cité s'étendait sur 40 hectares environ et devait compter 8 à 10.000 habitants.
Comme les carrières proches ne fournissaient pas de bonnes pierres à bâtir - qu'il fallait faire venir de loin - mais du gypse en abondance, la technique de « l'opus africanum » - déjà mise en œuvre par les Carthaginois ! - qui consiste à inclure régulièrement dans l'ossature des murs de grandes pierres verticales et horizontales, a été remplacée par l'emploi de blocs moulés en béton de plâtre.
A part le forum et le Capitole, les bâtiments publics sont relativement petits si on les compare à ceux de villes d'égale importance telles que Thugga / Dougga et Bulla regia.
Le théâtre et la basilique civile n'ont pas encore été retrouvés et l'amphithéâtre est vraiment petit. Mais les maisons, surtout celles du quartier situé au Nord-Ouest du Capitole, témoignent d'une recherche certaine dans les domaines du confort et de la décoration intérieure. Elles pourraient être mieux « présentées » aux visiteurs.
Le grand quartier du forum attire toujours en premier les curieux séduits par les six colonnes dressées en façade du vestibule qui précède la salle : la Cella « habitée » par les trois dieux principaux : Jupiter, Junon et Minerve. A droite et à gauche du forum : immense place dallée et entourée d'un portique soutenu par des colonnes, ont été bâtis le temple de la Paix et celui de Mercure. L'absence de podium et la présence d'une grande « cour » précédant une cella relativement petite reflètent une influence carthaginoise certaine.
Au Sud-Ouest du forum, le terrain de jeux et de sport : La Palestre offerte à la cité par Petronius Felix et ses fils était une belle place entourée d'un portique soutenu par des colonnes dont l'alignement Sud-Est a été entièrement remonté.
Cette palestre servait aux gens qui fréquentaient les thermes d'été mitoyens. Ces thermes comme ceux d'hiver, situés de l'autre côté de la rue, ont un plan difficilement « lisible » du fait de l'exiguïté des salles et de l'absence d'un schéma explicatif qui permettrait aussi de visiter intelligemment le marché, situé normalement près du temple de Mercure, dieu protecteur du commerce et les bâtiments construits au Sud du forum.
Les vestiges du temple de Caelestis, héritière de Tanit ou d'Ashtart carthaginoises, et de celui dédié à la Baalat, appelé ainsi parce qu'on y a trouvé une divinité assise sur un trône comme Baal Hammon, dieu soleil carthaginois, reflètent encore une influence punique.
Un peu plus loin, au Sud-Est, en direction du temple de Saturne, un sanctuaire païen a été transformé au VIème siècle en église chrétienne. C'est sans doute le plus ancien de tous les sanctuaires du site parce qu'il a été restauré sous le règne de l'empereur Commode. Lui aussi comporte une petite cella, sans podium, dont les dimensions sont bien inférieures à celle de la cour entourée d'un portique à colonnes.
Au point le plus haut du site, se dresse le temple dédié à Saturne africain qui est l'héritier de Baal Hammon. A l'origine c'était un temple sur podium comportant quatre colonnes en façade du vestibule précédant la Cella. Un escalier permettait d'y accéder. Une abside lui a été ajoutée du côté nord lorsqu'il a été transformé en une église chrétienne, sans doute. Le temple romain aurait peut-être été bâti sur un sanctuaire antérieur, dédié à une divinité carthaginoise.
Quand on sait que Thuburbo Majus a été fouillé dès le début du XXème siècle et que des « guides » ont été publiés en 1950 et en 1968, on est en droit de s'étonner qu'on ne puisse pas disposer actuellement d'un fascicule, permettant de visiter « intelligemment » Thuburbo Majus, vendu sur le site comme c'est le cas à Pheradi Majus, mis en valeur plus d'un demi-siècle plus tard ! Nous espérons un petit effort des Services Culturels du Gouvernorat de Zaghouan qui pensent promouvoir le tourisme culturel dans la région.


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