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Peintre en toute liberté
Arts Plastiques La vie occultée de Jilani Abdul Wahab (1890-1961)
Publié dans Le Temps le 29 - 12 - 2009

"Un vrai prince des milles et une nuits, [...] jeune, beau, libre d'allure et d'esprit. Avec une intelligence et un goût très fins." *
C'est ainsi qu'en 1953 l'historien de l'art, Marcel Sauvage, décrivit Jilani Abdul Wahab dans sa période parisienne au début du siècle dernier. Je ne crois pas prendre beaucoup de risque, me semble-t-il, en prétendant que Jilani AbdulWahab (plus connu sous son nom artistique Abdul) est la plus grande figure de la peinture Tunisienne de tous les temps.
Ce qui me mène à suggérer, par ailleurs, à ceux qui donnent le titre de " Père de la peinture tunisienne " à Yahia de brider un tout petit peu leur enthousiasme. Puisque au moment où les toiles de Abdul sont accrochées au Salon Tunisien de 1911, Yahia n'avait encore que 8 ans... Car la peinture en Tunisie ne se situe pas seulement, le saurait-on jamais assez, par rapport à l'Ecole de Tunis.

Et pourtant Abdul n'est pas assez connu par le grand public sinon par une poignée de personnes très initiées. On gagnerait beaucoup à étudier Abdul et à célébrer son œuvre, car il est grand temps de rompre ce mutisme et de rendre à Abdul la place qui est la sienne dans l'histoire de l'art. J'ai beaucoup peiné à trouver des informations sur notre peintre, tant il est difficile de consulter les documents le concernant et que la majorité de ses œuvres (précisément 170 œuvres) a été léguée par sa femme Beppo à la cité de Villa del Rio, près de Cordoue en Andalousie. La dernière rétrospective des œuvres de Abdul fut en 1997 à Villa del Rio, en présence, notamment, de son Excellence l'Ambassadeur de la République Tunisienne en Espagne. En 2010, cent-vingt ans auront passé depuis la naissance de Abdul. A l'occasion de cet anniversaire, ne pourrait-on pas organiser une rétrospective de Abdul à Tunis, du moment où l'on sait déjà que la majorité de ses œuvres sont chez nos amis les Espagnols? Ca serait une bonne occasion de rendre justice à notre illustre peintre et de le faire découvrir à nos jeunes en cette année de la jeunesse.

Qui était Abdul ?

Abdul est né en 1890 à Salammbô, d'une famille de la grande bourgeoisie tunisoise. Son frère n'est autre que l'écrivain, historien et diplomate Hassen Hosni AbdelWaheb. Abdul a fait des études dans le prestigieux collège Eton à Brighton, banlieue de Londres. Il s'installa à Paris en 1911 où il fréquenta plusieurs ateliers de peinture. Il devint disciple de Jean-Paul Laurens et se passionna pour le travail des Fauves. Il fut l'ami de la majorité des peintres de l'Ecole de Paris et particulièrement Modigliani, Brancusi, Soutine et Van Dongen, entre autres. Son amitié légendaire avec Pascin mériterait à elle seule un ouvrage complet. On ne pourrait pas oublier, par exemple, que c'est chez Abdul et précisément à Salammbô que Pascin venait chercher la paix et la plénitude à chaque fois que sa tumultueuse vie l'exaspérait (et l'a mené en fin de compte au suicide). On a les traces de trois séjours de Pascin à Salammbô : en 1921, 1924 et 1926. Durant ses séjours chez son ami Abdul, Pascin effectua quelques toiles, des dizaines d'aquarelles et des centaines de dessins - Pascin était un dessinateur infatigable, certains critiques d'art n'hésitent pas à le considérer, avec Egon Schiele, comme étant les plus grands dessinateurs du vingtième siècle. Les œuvres de Pascin en Tunisie figurent dans les collections des plus grands musées au monde et portent des noms évocateurs comme " A la Goulette ", " Baignade à Salammbô ", " Famille tunisienne " , etc.

En 1917, Abdul fit la connaissance de la jeune peintre anglaise Freda Clarence Lamb, plus connue sous le nom Beppo, qu'il épousa quelques années plus tard. Beppo Abdul Wahab est née à Londres le 22 Juin 1899, d'un père musicien d'origine aristocratique. Durant un voyage avec Abdul en Andalousie, elle décida de s'y installer définitivement. Elle y demeurera jusqu'à sa mort le 5 février 1989. Le nom de Abdul est intimement lié à l'histoire de l'art en cette première moitié du vingtième siècle. Il fut l'ami de la majorité des peintres et écrivains qui ont élu Paris comme capitale mondiale de l'art en cette époque effervescente et bouillonnante de créativité. En d'autres termes, Abdul était là où il fallait être au moment propice. Son raffinement, sa politesse, son intelligence et son sens de l'amitié et du contact ont fait de telle sorte qu'il fut apprécié par le tout Paris artistique. Il était l'ami, le confident et parfois même le bailleur de fonds de nombreux illustres peintres dont Jean Dubuffet. " Abdul Wahab a, sans doute, été l'un des meilleurs amis de Charles-Albert Cingria. Arabe originaire de Tunisie, il avait fait ses études à Eton et descendait d'une famille qui avait rang dans son pays " écrivit la nièce de l'écrivain suisse Charles-Albert Cingria dans la préface du recueil des correspondances de son oncle. Cingria lui-même dans l'une de ses correspondances, et afin de convaincre un ami d'héberger chez lui Abdul pendant deux jours, décrivit ainsi notre grand peintre national :

"J'oublie de vous définir Abdul. Mais ne le connaissez-vous pas? C'est le gentilhomme dans sa plus haute acceptation. Vous serez heureux de l'avoir. Son passé? Tunis - une des plus grande familles. Sa mère: La Picardie (comme dirait le Languedoc). Ensuite huit ans de collège à Brighton. Ensuite Montparnasse - Villeneuve-lès-Avignon-Montparnasse-reVilleneuve etc. Cessez de faire la tête. Riez. A la bonne heure. Abdul viendra donc parc Mon-Repos très discrètement et avec une grande allure qui est la sienne, deux jours. Après cela il repartira. Mais écrivez pour dire oui. Il n'aura que son billet d'aller et de retour sur lui. Il n'offensera pas vos convictions. Il est très disposé à admettre la Trinité qui lui semble logique. Nourrissez-le d'aliments végétariens: vous lui ferez plaisir. Faites lui boire de l'eau. Il est encore musulman. Si vous lui faites boire du blanc - ce pichet par exemple du Trafalgar Aubert 2 rue du Grand-Pont- vous ne l'offenserez pas.
Parlez sensément et posément avec lui.
Mon cœur est à vous....
Je vous serre les racines de l'être.
Cingria " **

Tel fut Abdul. Nous y reviendrons sûrement !
Abbas Y. SAWEB

* (Marcel Sauvage, " Abdul, l'aquarelliste tunisien ", Le Magazine de l'Afrique du Nord,
numéro spécial, juillet-1953).

** (Tiré de : Charles-Albert Cingria, Les dossiers H, L'âge de l'homme, page 412, 2004).


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