Jusqu'en 1697, il était universellement admis que tous les cygnes étaient blancs. Aucune observation ne contredisait cette croyance, jusqu'à ce que l'explorateur néerlandais Willem de Vlamingh, en mission de secours en Australie occidentale, découvre une espèce endémique de cygnes noirs. Cette découverte, bien que modeste au regard de l'histoire scientifique, bouleversa néanmoins une expression courante et démontra qu'une seule exception peut suffire à invalider une règle apparemment immuable. Trois siècles plus tard, en 2007, Nassim Nicholas Taleb, statisticien, philosophe et ancien trader libano-américain, reprit cette métaphore pour illustrer sa théorie du "cygne noir", dans son livre à succès Le Cygne noir : la puissance de l'imprévisible. Qu'est-ce que la théorie du cygne noir ? Selon Taleb, un cygne noir est un événement rare, imprévisible, mais qui a un impact énorme sur le monde. Ces événements partagent trois caractéristiques essentielles : 1. Ils sont totalement inattendus : personne ne les anticipe sérieusement avant qu'ils ne surviennent. 2. Leur impact est considérable : ils transforment durablement la société, les marchés ou l'histoire. 3. Ils semblent explicables après coup : une fois l'événement survenu, les experts trouvent des "signaux précurseurs" et disent qu'on aurait pu le prévoir, ce que Taleb appelle la prédictibilité rétrospective. Taleb affirme que de nombreux tournants historiques, grandes découvertes ou bouleversements politiques relèvent du cygne noir. En somme, vouloir prédire l'avenir de manière fiable est illusoire — sauf si l'on provoque soi-même l'événement. L'erreur de la dinde et l'illusion de la sécurité Pour illustrer ce biais cognitif, Taleb emprunte au philosophe Bertrand Russell une analogie célèbre : la dinde de Thanksgiving. Chaque jour, elle est nourrie par le fermier. L'expérience répétée l'amène à croire que tout va bien. Jusqu'au jour fatidique où, au lieu de recevoir des graines, elle est abattue. Pour la dinde, c'est un choc total : rien ne la préparait à ce revirement. Pour le fermier, en revanche, c'était prévu depuis le début. La leçon ? Le passé ne garantit rien pour l'avenir, et les données historiques peuvent créer un faux sentiment de sécurité. Exemples célèbres de cygnes noirs L'un des exemples les plus frappants selon Taleb est l'attentat du 11 septembre 2001. Inimaginable la veille pour le grand public, il a entraîné des changements géopolitiques majeurs : guerre en Irak, traque de Ben Laden, nouvelles mesures de sécurité dans les aéroports, etc. Un autre exemple emblématique : la pandémie de COVID-19. Bien que certains experts alertaient sur le risque de pandémie mondiale, très peu d'Etats y étaient réellement préparés. Le virus a bouleversé l'économie, le système de santé, les modes de travail et nos vies quotidiennes. Après coup, nombreux furent ceux à dire : « On aurait dû le voir venir ! », mais rares étaient ceux qui s'y étaient vraiment préparés. Ces événements illustrent la relativité du cygne noir : pour ceux qui en sont victimes, ils sont imprévisibles ; pour ceux qui les provoquent, ils sont au contraire attendus. Les cygnes noirs peuvent-ils être positifs ? Le terme "cygne noir" peut sembler négatif, mais il ne désigne pas seulement des catastrophes. Certains événements positifs en sont aussi : l'émergence d'internet, l'apparition des smartphones, ou encore le succès inattendu de Harry Potter, écrit par J.K. Rowling alors qu'elle vivait grâce à des aides sociales. Ces phénomènes ont eu un impact énorme, sans avoir été anticipés par les experts de l'époque. Peut-on prévoir l'imprévisible ? Taleb insiste : les véritables cygnes noirs sont, par essence, imprévisibles. Ils échappent aux modèles classiques, car ils sont uniques et rares. Le problème, selon lui, est que la plupart des gens pensent à tort que l'on peut prédire l'avenir à partir du passé. Cette illusion mène à une mauvaise préparation face à l'imprévu. Mais tout n'est pas perdu. Taleb ne prône pas le fatalisme : au contraire, il encourage à développer des stratégies de résilience, comme la diversification des investissements, la pensée critique et la capacité d'adaptation. Nous devons être prêts à affronter l'inattendu — même si nous ne savons pas quand, ni sous quelle forme, il se produira. Comme le dit Taleb lui-même : « Vous ne pouvez pas empêcher une invasion martienne, mais vous pouvez faire en sorte de ne pas être la dinde. » Commentaires Que se passe-t-il en Tunisie? Nous expliquons sur notre chaîne YouTube . Abonnez-vous!