Face aux turbulences géopolitiques et aux crises sanitaires récurrentes, la Tunisie, comme de nombreux pays, se trouve contrainte de repenser ses modèles économiques. Longtemps dominés par la logique de mondialisation et de standardisation des échanges, ces modèles montrent aujourd'hui leurs limites. L'Institut Arabe des Chefs d'Entreprises (IACE) propose une approche novatrice : démolir le concept du « consommateur universel » pour privilégier une consommation nationale responsable. Cette orientation pourrait transformer radicalement l'économie tunisienne en créant un cercle vertueux de développement local. La Tunisie face à l'augmentation des importations Les chiffres de l'Institut National de la Statistique révèlent une réalité préoccupante. Entre 2015 et 2021, les dépenses moyennes par personne ont bondi de 41,3%, atteignant 5 468 dinars tunisiens. Cette augmentation spectaculaire s'accompagne d'une explosion des importations dans tous les secteurs. Les produits alimentaires importés ont grimpé de 2 377 millions en 2018 à 3 458 millions en 2023, tandis que les produits manufacturés sont passés de 15 613 à 15 882 millions sur la même période. Cette dépendance croissante aux importations épuise les réserves en devises du pays et aggrave son déséquilibre commercial. Plus inquiétant encore, elle affaiblit progressivement le tissu productif national. La Tunisie se trouve ainsi prise dans un cercle vicieux où l'augmentation du pouvoir d'achat des ménages profite davantage aux économies étrangères qu'à l'économie domestique. L'effet multiplicateur : quand un dinar en génère trois La théorie économique de l'effet multiplicateur prend ici tout son sens. Contrairement aux idées reçues, chaque dinar dépensé localement ne se contente pas de créer une richesse équivalente. Il déclenche une chaîne de réactions économiques qui amplifie son impact initial. Les études françaises et canadiennes citées par l'IACE démontrent qu'une unité monétaire investie dans l'achat local génère entre 2 et 2,5 unités supplémentaires d'activité économique sur le territoire. Ce phénomène s'explique par la circulation de l'argent à travers plusieurs cycles de dépenses avant qu'il ne quitte l'économie nationale. Lorsqu'un consommateur achète un produit tunisien, il rémunère un producteur local, qui à son tour paie ses employés, ses fournisseurs et ses prestataires de services. Chacune de ces transactions génère de nouveaux revenus qui alimentent d'autres dépenses, créant ainsi un effet boule de neige économique. L'optimisation de cet effet multiplicateur dépend toutefois de l'origine des matières premières utilisées. Quand tous les intrants sont nationaux, l'effet peut atteindre un facteur de 3. En revanche, lorsque les produits « Made in Tunisia » incorporent des composants importés, une partie des bénéfices fuit immédiatement hors du territoire national. Au-delà de l'économie : les bénéfices sociaux et environnementaux La consommation nationale ne se limite pas à ses retombées économiques. Elle constitue également un puissant vecteur de préservation de l'identité culturelle tunisienne. En privilégiant les produits issus du patrimoine local – qu'il s'agisse de spécialités culinaires, d'artisanat traditionnel ou de savoir-faire ancestraux – les consommateurs participent à la sauvegarde de traditions millénaires menacées par l'uniformisation mondiale. L'impact environnemental mérite également attention. La réduction des distances de transport diminue significativement l'empreinte carbone des produits consommés. Aux Etats-Unis, le secteur des transports représente 29% des émissions de carbone et occupe le troisième rang des secteurs les plus polluants. En raccourcissant les chaînes d'approvisionnement, la Tunisie peut contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique tout en développant son économie. Cette approche s'inscrit dans une démarche plus large de développement durable qui réconcilie croissance économique, préservation environnementale et cohésion sociale. Elle répond aux attentes d'une population de plus en plus soucieuse de consommer de manière éthique et responsable. La promotion de la consommation nationale représente bien plus qu'une simple stratégie économique pour la Tunisie. Elle constitue une réponse globale aux enjeux contemporains de souveraineté, de durabilité et d'identité culturelle. Pour maximiser son efficacité, cette approche nécessite une politique industrielle cohérente visant à nationaliser l'ensemble de la chaîne de valeur, des matières premières aux produits finis. L'objectif n'est pas de fermer l'économie tunisienne au monde, mais de créer les conditions d'un développement équilibré où la prospérité locale alimente la compétitivité internationale.
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