La Tunisie connaît depuis plusieurs années une crise profonde dans le secteur immobilier, mais la situation semble atteindre un tournant critique. L'achat de logements, qui constituait autrefois un objectif atteignable pour une grande partie des Tunisiens, devient aujourd'hui hors de portée pour de nombreux ménages, en particulier ceux appartenant à la classe moyenne. Selon Jalel Meziou, vice-président de la Chambre nationale des chercheurs immobiliers, le problème n'est pas un manque d'intérêt, mais une impossibilité financière. Près de 80 % des acquisitions immobilières réalisées par cette catégorie sociale dépendent de crédits bancaires. Or, les taux d'intérêt appliqués sur ces prêts ont atteint des niveaux jugés excessifs, dépassant parfois 11 %. Cette situation étouffe la capacité d'achat et dissuade toute tentative d'investissement résidentiel. Des prix de l'immobilier inaccessibles Au-delà des taux d'intérêt, les prix des logements se sont envolés, surtout dans les zones côtières très prisées. À Sousse, Hammamet ou Mahdia, le mètre carré dépasse désormais les 6 000 dinars. Pour un appartement standard, cela signifie un investissement qui frôle ou dépasse le million de dinars, un montant tout simplement irréalisable pour un fonctionnaire ou un indépendant aux revenus moyens. Ce phénomène résulte en grande partie du choix des promoteurs immobiliers, qui orientent leurs projets vers le marché haut de gamme, ciblant les investisseurs fortunés et les Tunisiens résidant à l'étranger, au détriment de l'offre destinée aux classes moyennes. Une désaffection historique des Tunisiens de l'étranger La crise touche également un autre moteur traditionnel du marché : les achats réalisés par les Tunisiens de l'étranger. Les dernières données montrent une baisse de 50 % des acquisitions par cette clientèle durant les mois de juillet et août 2025, par rapport aux mêmes périodes des années précédentes. En cause : l'érosion du pouvoir d'achat dans les pays d'accueil, notamment en France, qui abrite la plus grande diaspora tunisienne. Là-bas aussi, l'inflation et la hausse des charges pèsent lourdement, réduisant la capacité à investir en Tunisie. Des causes multiples et structurelles Cette désaffection généralisée trouve ses origines dans plusieurs facteurs : - L'érosion continue du pouvoir d'achat de la classe moyenne tunisienne sous l'effet de l'inflation. - L'absence de mécanismes de financement adaptés et durables. - La priorité donnée par les promoteurs aux logements haut de gamme. - Un climat d'incertitude économique qui retient les acheteurs potentiels. Pour certains experts, il s'agit même d'un phénomène de rétrécissement de la classe moyenne, autrefois large et diversifiée, aujourd'hui réduite à une minorité aux revenus stables. Des solutions qui demandent un engagement de l'Etat Face à ce constat, les professionnels de l'immobilier appellent à des mesures urgentes. Parmi les solutions envisagées : - Fixer un plafond légal aux taux d'intérêt des crédits immobiliers, autour de 3 %. - Relancer et généraliser la formule de l'achat en location-vente permettant de payer progressivement tout en occupant le logement. - Développer des programmes publics et parapublics de construction destinés aux revenus moyens. - Inciter les promoteurs à diversifier leur offre, au lieu de se concentrer sur les segments haut de gamme. Un enjeu social majeur Au-delà des chiffres, c'est la question du logement comme droit fondamental qui se pose. Si rien n'est fait, l'accès à la propriété pourrait devenir un privilège réservé à une minorité, accentuant les inégalités et fragilisant la cohésion sociale. La crise immobilière actuelle est donc autant un défi économique qu'un test pour les politiques publiques, qui devront prouver leur capacité à rétablir un équilibre sur un marché devenu hors de contrôle.