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Santé publique, le vase a débordé !
Publié dans Business News le 09 - 07 - 2020

Le 15 juillet, les médecins, médecins dentistes et pharmaciens hospitalo-universitaires (HU), seront en grève. Ce ne sont pas des augmentations de salaires que ces « soldats en blouse blanche » - comme on aime les qualifier - réclament mais des conditions de travail dignes et destinées en premier lieu et avant tout à prodiguer aux citoyens des soins de qualité. La réforme de la santé, vitale pour un secteur qui prend l'eau, traine depuis des années au fond des discours et des tiroirs des gouvernants. Ils écoutent mais ignorent, ils ont d'autres priorités que celle de préserver un acquis parmi les rares qui ont fait que la Tunisie rayonne à l'échelle internationale et aujourd'hui les médecins disent Basta !


Conscients de l'importance de leur métier, de leur rôle et de la noblesse de leur vocation, les médecins le clament encore aujourd'hui : « nous en sommes venus à décréter une grève non par choix, mais contraints d'y recourir pour attirer l'attention sur la gravité de la situation du secteur ».

Ils ne cessent de le dire depuis des années, la situation est catastrophique et se détériore de jour en jour. De cela tout le monde est conscient, peuple comme gouvernants et pourtant, rien n'a encore été mis en œuvre pour y remédier et tous leurs appels sont restés lettre morte.

C'est que les « soldats en blouse blanche » sont débordés et n'ont pas le temps de manifester leur colère. C'est qu'ils sont compréhensifs et tiennent compte des priorités d'un pays en pleine crise, politique, économique et sanitaire, c'est parce qu'ils se sont souvent tus qu'aujourd'hui ils ont décidé de prendre la parole pour défendre le temple dont ils sont les gardiens.

Par le biais de leur syndicat et dans un souci de clarté, les médecins, médecins dentistes et pharmaciens hospitalo-universitaires, qu'on tient souvent - par ignorance - responsables de la baisse de la qualité des soins dans les structures de santé publique, ont tenu à expliquer point par point les raisons de cette grève. Dans un communiqué détaillé ils ont énuméré les défaillances auxquelles ils font face tirant, une énième fois, la sonnette d'alarme.

Les HU ont notamment mis en garde contre la détérioration des conditions de travail à l'hôpital public. « L'hôpital public vit une crise grave depuis plusieurs années et qui l'empêche de répondre aux exigences constitutionnelles qui prévoient que l'Etat garantit la prévention et les soins sanitaires à tout citoyen et fournit les moyens nécessaires pour garantir la sécurité et la qualité des services de santé » dit leur syndicat dans le communiqué publié hier.

Il a souligné que la crise est financière, de gouvernance et de capital humain, rappelant que plus de 80% de la population tunisienne fréquente l'hôpital public alors que la Cnam ne lui réserve que 20% du budget des soins. « Le remboursement se fait selon des forfaits qui n'ont pas été révisés depuis 1996. L'hôpital reçoit les 8 à 10 % des citoyens qui n'ont aucune couverture sociale et les 24% des patients avec les cartes « Tarifs Réduits et Gratuité des Soins ». La contribution des ménages pour les dépenses de santé atteint près de 40 %.

Les centres hospitalo-universitaires vivent un tel état d'endettement qui retentit sérieusement sur la qualité des soins fournis. A titre d'exemple, l'hôpital de la Rabta cumule près de 40 millions de dinars de dettes, l'Hôpital Mongi Slim 22 millions de dinars », nous a confié Fatma Charfi, pédopsychiatre à l'hôpital Mongi Slim.

Les médecins HU dénoncent des conditions de travail « intolérables » rendant leur quotidien et celui de tous les professionnels de la santé très difficile avec le manque des équipements et du matériel le plus élémentaire, ce qui au final cause des tensions avec les malades. « La loi sur les droits du malade et la responsabilité médicale qui pourrait améliorer cette relation est toujours dans les casiers de l'ARP et c'est d'ailleurs une particularité de notre secteur, celle d'être appelé à être soutenu par différents ministères et aussi l'Assemblée. Notre problème relève des Affaires sociales, de l'Enseignement supérieur, des Finances et aussi du Parlement » a ajouté Mme Charfi.

La détérioration de la plateforme technique, le manque de matériel de pointe et la libéralisation des achats des équipements lourds menacent les centres hospitalo-universitaires dans leur rôle de référence pour la formation et la recherche. La réforme de la santé tarde à venir malgré les promesses. Il est important de rappeler à ce stade que le Dialogue sociétal sur les politiques, stratégies et plans nationaux de la santé, appuyé par l'OMS et l'UE, et qui avait pour objectif la mise en place d'un nouveau mode de gouvernance en matière de santé, s'est achevé en 2019 sans que les solutions, pourtant discutées, ne soient mises en œuvre.


Les médecins exigent aussi la revalorisation des Hospitalo-universitaires et la reconnaissance de leur rôle universitaire. « Le décret 2009- 772 du 8 mars 2009 fixant le statut des médecins hospitalo-universitaires repartit les fonctions du corps des hospitalo-universitaires en trois domaines : les soins, l'enseignement et la recherche. Pour le système de Santé, les HU représentent l'un des piliers de ce dernier, aussi bien pour l'organisation des soins à différents niveaux que pour la prise en charge des cas nécessitant des compétences de haut niveau. Le succès dans plusieurs disciplines assure d'une part une indépendance en matière de soins complexes qui permet à l'Etat d'épargner des dépenses couteuses en devises et d'autre part, un rayonnement avant-gardiste au niveau du Maghreb et de l'Afrique » précisent-ils.
Dans le domaine de la Recherche Scientifique, le rôle des HU est reflété notamment par leurs contributions aux manifestations scientifiques, locales et internationales et par l'importance de la production d'articles indexés ayant un impact mondialement reconnu, s'élevant à près de 40% de la production scientifique nationale, alors qu'ils ne constituent même pas 10% de la population des chercheurs et des enseignants chercheurs Tunisiens.
Dans le domaine de la formation, de l'enseignement et de l'encadrement des médecins, pharmaciens et médecins dentistes ainsi que du personnel paramédical et juxtamédical, l'hospitalo-universitaire assure ces activités par des cours magistraux de plus en plus remplacés par la formation en petits groupes, des travaux dirigés et pratiques ainsi que l'encadrement au lit du malade. Ceci s'inscrit dans le cadre des méthodes d'enseignement de la médecine en pédagogie médicale moderne, enseignement interactif, participatif, centré sur l'étudiant. D'autres aspects de leur travail concernent l'encadrement des mémoires et des thèses, l'enseignement postuniversitaire, la formation médicale continue et ils siègent dans plusieurs examens et concours. Pour cela, les enseignants des facultés de médecine suivent des formations pédagogiques spécialisées et continues. Cette lourde activité est réalisée de façon bénévole et demeure non rémunérée, ce que contestent les HU appelant le ministère de l'Enseignement supérieur à rectifier ce non-sens.

Un autre point soulevé concerne le départ des médecins. Ils sont en effet de plus en plus nombreux à émigrer en Europe et vers le continent américain, des séniors se tournent aussi vers des contrats de coopération dans les pays du golfe et en Europe. Ces départs font que l'hôpital public, et notamment pour certaines spécialités dont la radiologie et l'anesthésie-réanimation soit déserté par les médecins et n'arrive plus à les recruter et à les retenir. « Les jeunes ne veulent plus intégrer le secteur public pour plusieurs raisons notamment les conditions de travail et l'importance du hiatus avec le secteur privé avec une médecine à deux vitesses et des médecins entre deux mondes. La carrière hospitalo-universitaire jadis très convoitée n'attire plus les jeunes et les postes d'assistanat restent vacants dans certaines spécialités » confient les médecins alarmés et impuissants devant cette exode qu'ils ne peuvent, au final, que comprendre.

L'effectif des hospitalo-universitaires est de 2815, au cours des dernières années 490 sont partis en coopération et grand nombre s'est également installé dans le secteur privé.

« Le problème de la démographie médicale va se poser très sérieusement dans le court terme : pas de renouvellement, la formation médicale dans son ensemble sera altérée et tout le système de santé sera ainsi touché » déclarent les médecins.


Et pour ne rien arranger à l'affaire, le projet de privatisation de l'enseignement des études médicales vient porter l'estocade à un secteur au bord de la faillite.

« Le projet d'amendement de la loi 19- 2008 portant l'enseignement supérieur et introduisant un nouveau type de faculté privée et notamment des facultés de médecine et de pharmacie porte atteinte grave à un acquis national qui est la qualité de la médecine tunisienne et ouvre la voie vers un risque grave de voir le système de santé s'écouler » s'alarment les HU, qui viellent, malgré tout, à préserver leur métier de toute forme de nivellement par le bas .

« Ce projet de loi, proposé dans le cadre d'un projet de coopération avec l'Etat français et l'Etat allemand, n'est même pas appliqué dans ces pays. Il remet en question, mais aussi en péril, la qualité de la formation offerte dans nos facultés. La médecine tunisienne a toujours eu à cœur de prioriser le mérite et de former des médecins dont la compétence est connue et reconnue. Ce n'est pas un choix basé sur de l'élitisme mais sur l'importance de mettre la vie des citoyens entre des mains qualifiées et ayant bénéficié du meilleur enseignement. Un tel ne fera qu'approfondir la détérioration des hôpitaux publics, seuls lieux de formation médicale » a affirmé Fatma Charfi.

Les médecins, médecins dentistes et pharmaciens hospitalo-universitaires, qui ont donné ce matin une conférence de presse et à qui nous avons pu parler, semblaient gênés d'annoncer une grève. D'ailleurs ils ont bien précisé qu'elle serait annulée si les autorités faisaient un pas vers eux et reprenaient un dialogue suivi par des actes, pour une fois. Ceux qu'on appelle « soldats » ont estimé, que comme pour la sécurité nationale qu'on a définie comme priorité dans le pays, la santé devrait l'être tout autant. Ils ne demandent pas plus que cela…


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