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Kaïs Saïed en mode chasseur de sorcières
Publié dans Business News le 24 - 09 - 2020

Kaïs Saïed n'aime pas les chiffres bien que, si on se remet à son taux de popularité, les chiffres l'aiment. Ainsi, on ne peut être qu'interloqué quand il parle de centaines de milliards d'argent spolié se trouvant à l'étranger. S'emmêlant les pinceaux, et ignorant totalement la valeur des choses, il se réfugie derrière des formules bateau pour parler de « sommes astronomiques difficiles à cerner ».
L'argent spolié. Voilà un filon que 100% des hommes politiques usant de populisme ont tiré jusqu'à l'épuisement depuis la révolution. A ce jour, aucun homme politique n'a pu donner un montant exact de cet argent spolié par les membres de la famille de l'ancien président Zine El Abidine Ben Ali.
Certains parlent de millions de dinars, d'autres parlent de milliards de dinars et d'autres encore parlent de centaines de milliards de dollars. On parle d'argent déposé dans des comptes en Suisse, d'autres dans des comptes dans des paradis fiscaux. Tous ceux qui sont un peu riches sont accusés. Il suffit que tu sois riche et que tu aies fais ton beurre sous l'ancien régime pour que tu sois accusé de spoliation. Cela importe peu que tu prouves l'origine de tes richesses, que tu présentes tes déclarations fiscales, que tu prouves par a+b que l'argent en question est le fruit de ton labeur, rien à faire, tu es accusé d'avoir usé de ta proximité avec l'ancien régime pour t'enrichir indument.

Un jour, il faudra dire la vérité au peuple et faire taire tous les hommes politiques, et les ONG, qui donnent de faux espoirs aux Tunisiens, comme quoi il existe de l'argent par milliards, dans des comptes opaques à l'étranger. Un jour, il faudra que les hommes politiques cessent d'utiliser cet argument pour gagner en popularité.
Du côté de l'argent en Suisse, on parle de milliards déposés dans ses banques. Le dernier à en parler, c'est le président de la République Kaïs Saïed il y a quelques jours.
La vérité est qu'il n'y a en Suisse qu'une soixantaine de millions de francs suisse. C'est-à-dire, à la louche, que 180 millions de dinars. Un chiffre que je dois à l'ancien président de la République suisse lui-même et ce lors de la visite d'Etat de Béji Caïd Essebsi en 2016 à Berne avec qui j'étais dans la délégation officielle. 180 millions de dinars, à la louche et au maximum. Peanuts quand on met ce chiffre à côté du budget de l'Etat de quelque 47 milliards de dinars pour l'exercice 2020.
Franchement, ce n'est pas possible qu'un président de la République ose sortir parler au peuple d'argent spolié alors que le montant est si petit.
Pourquoi la Tunisie n'a pas récupéré cet argent, aussi minime soit-il ? Parce que la Suisse est un Etat de droit et la politique « du président décide et les institutions exécutent » n'existe pas chez les Helvètes. Pour récupérer cet argent, il y a des lois et des procédures complexes à suivre. La Suisse, soucieuse que la Tunisie récupère son fric, a offert à la Tunisie un manuel de procédures pour se retrouver dans les dédales judiciaires. Elle a expliqué à maintes reprises que faire et comment faire pour récupérer cet argent. Il faut dire que, dans le camp en face, on maitrise suffisamment les procédures judiciaires pour protéger cet argent. La Tunisie dit que cet argent est spolié. Mais ceux qui le possèdent disent que cet argent est le fruit de leur labeur. Face à ce dilemme, la justice suisse (ou celle des autres pays) doit trancher et elle ne peut trancher que sur la base de preuves et de documents. Les Tunisiens ont-ils présenté des documents attestant que cet argent est spolié ? La réponse est négative.
Kaïs Saïed peut demander à la Suisse et aux autres pays de récupérer cet argent, il ne pourra rien y faire, il doit se soumettre aux lois de ces pays et respecter les procédures judiciaires.

Sachant tout cela, et sachant qu'il est lui-même juriste, comment ose-t-il donc demander aux pays étrangers de récupérer cet argent qu'on dit spolié, alors que ses services judiciaires et de contentieux de l'Etat n'ont pas fait le travail adéquat. Et pourquoi ces services n'ont pas fait le travail adéquat ? Parce que cet argent qu'on dit spolié n'est pas vraiment spolié. Les accusés ont pu prouver que leur argent est propre, dans plusieurs cas de figure.
C'est la même chose qui s'est passé avec l'Union européenne et c'est la même chose qui se passera avec n'importe quel autre pays. Tant que la Tunisie n'a pas prouvé que X ou Y est un voleur, tant qu'elle ne pourra pas récupérer l'argent. Et les voleurs, on ne les désigne pas en présentant un acte de naissance prouvant leurs liens familiaux avec Zine El Abidine Ben Ali, on les désigne sur la base de décisions de justice. Tous les biens confisqués en 2011, par une simple décision politique inique, sont contraires à l'Etat de droit et aux principes basiques de la justice. L'Etat peut confisquer oui, mais il doit le faire sur la base d'une décision de justice et non sur la base d'une décision politique.
En bon professeur (plutôt enseignant) de droit, Kaïs Saïed devrait savoir cela. Pourquoi donc continue-t-il à jouer aux populistes et à ignorer ce principe basique de droit ?!

Il est indéniable que de l'argent a été volé et spolié et on se rappelle tous du train de vie insolent des membres de la famille de Ben Ali. Mais de combien parle-t-on exactement ? Même ceux qui ont dû avouer des crimes et des méfaits sous la pression politique et sociale, Slim Chiboub par exemple, ont été incapables de rembourser l'argent parce qu'ils ne l'ont pas ou qu'ils ne l'ont plus. Que gagne-t-on avec un Chiboub à plat et en prison ? Que gagne-t-on avec un Belhassen Trabelsi ou Sakher Materi en exil ? Notre pouvoir politique a été carrément incapable de les rapatrier de leur lieu de résidence, que dire alors de l'argent spolié !

Dans la même lignée, Kaïs Saïed a épinglé hier mercredi 23 septembre Hichem Mechichi, coupable d'avoir désigné comme conseillers Taoufik Baccar et Mongi Safra, respectivement ancien gouverneur de la Banque centrale de Tunisie et ancien conseiller de Ben Ali.
Pour le président de la République, il est hors de question de nommer des gens avant que la justice ne dise son mot. Mais de quelle justice parle-t-on d'abord ? Une instruction judiciaire ordinaire ou bien des procédures judiciaires vengeresses qui durent maintenant depuis presque dix ans ? Dix ans que M. Safra est en train d'arpenter les couloirs de la justice pour prouver son innocence. Il a été mis en prison puis relâché car, jusqu'à maintenant cette justice n'a rien trouvé de probant pour le condamner et sans avoir le courage de le blanchir ! De cet harcèlement judiciaire, Ali Chaouch est carrément mort dans ces couloirs. C'est de cette justice que parle Kaïs Saïed ?
La pire chose qui nous est arrivée depuis la Révolution est cette chasse aux sorcières aveugle et l'instrumentalisation de l'appareil judiciaire à des fins politiques. Parce que c'est la révolution, disent-ils, on a désigné à l'échafaud des centaines de personnes parmi celles qui ont construit l'Etat pour les accabler de 1001 maux. On a transformé la liste de confiscation de 2011 en un droit de l'Etat ad vitam aeternam, en dépit de tous les recours judiciaires des personnes confisquées et des preuves que leurs biens sont légaux et propres.
Il y a ce qu'on appelle la présomption d'innocence et celle-ci n'a jamais été prise en considération quand il s'agissait de figures de l'ancien régime. Pour la populace, et maintenant pour le président de la République, tu es une figure de l'ancien régime donc tu es sale, point à la ligne. Il faut en finir avec cette chasse aux sorcières car ces chasseurs n'ont aucune légitimité pour l'être. Certainement pas Kaïs Saïed qui n'a jamais ouvert la bouche avant 2011 et qui était considéré carrément comme briseur de grèves. Il faut surtout en finir avec cette chasse aux sorcières car les dites sorcières n'en sont pas. Parmi elles figurent plusieurs (pour ne pas dire une majorité) de personnes compétentes, de personnes blanches, de personnes propres, de personnes tout simplement innocentes de tout ce dont on les accable !
Le président de la République est, constitutionnellement, le président de tous les Tunisiens. Il se doit à ce titre de protéger les sorcières pour avoir un procès équitable et de défendre le principe de la présomption d'innocence pour que l'on ne mette pas tout le monde dans le sac de sorcières. Il faut qu'il respecte son statut de président et arrête son populisme. Son statut lui interdit de parler de l'argent spolié sans en connaitre le montant exact et lui interdit de désigner du doigt des personnes innocentes et de les jeter en pâture à l'opinion publique.


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