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Les islamistes sont dangereux, Kaïs Saïed l'est encore davantage
Publié dans Business News le 19 - 04 - 2021

La Tunisie est dans une réelle impasse politique. Et on ne voit vraiment pas comment solutionner ses problèmes à l'origine de tous les autres. Comment un pays, dont la population totale est inférieure à celle de Shanghai ou du Caire s'est-il embourbé ainsi ?
Un gouvernement des plus faibles qui fonctionne avec la moitié de son effectif théorique, un parlement qui ressemble à un patio de hammam tant les rixes entre ses députés sont monnaie courante et un président de la République dans sa bulle avec des idées fixes et qui ne veut rien entendre.
Dimanche 18 avril, à l'occasion de la commémoration du 65ème anniversaire de la fête des forces de sécurité intérieure, Kaïs Saïed déclare sans sourciller qu'il est le commandant de toutes les forces armées. C'est-à-dire qu'il s'est arrogé le droit de commander les forces de sécurité intérieure (police et Garde nationale) juste parce qu'elles portent une arme. Pour justifier sa position, il est allé chercher une faille (une énième) dans la constitution de 2014 qui n'avait pas précisé que le président de la République était le commandant suprême des forces militaires, mais des forces armées contrairement au texte de la Constitution de 1959.
Partout dans le monde, "forces armées" signifie "force militaire". Kaïs Saïed a balayé d'un revers cette définition reconnue mondialement pour s'arrêter à une définition littérale du texte. Il fallait y penser ! Il suffit de revenir aux débats parlementaires lors du vote de cet article pour savoir que le législateur entendait "militaires" en écrivant "armées". L'esprit même de la Constitution est dans ce sens puisque le législateur n'a pas donné au président de la République la possibilité de nommer le ministre de l'Intérieur, alors qu'il impose sa consultation pour la nomination du ministre de la Défense.
En l'absence de cour constitutionnelle, et fort de ses 2,7 millions d'électeurs, Kaïs Saïed s'est arrogé le droit d'interpréter tout seul la Constitution. Pire, il refuse toute autre interprétation que la sienne.
C'est la troisième fois que le président de la République met le pays en situation de blocage extrême par ses interprétations exclusives et controversées de la Constitution.
Il a refusé d'organiser la cérémonie de prestation de serment bloquant ainsi la nomination de ministres ayant obtenu le vote de confiance du parlement.
Il a refusé l'amendement de la loi relative à la Cour constitutionnelle au prétexte que cette cour aurait dû être créée en 2015.
Et maintenant, il s'approprie le droit de commander les forces de sécurité intérieure.
Comme l'a dit Ahmed Néjib Chebbi, par son comportement, Kaïs Saïed est en train d'élaborer un coup d'Etat soft. C'est un peu ce qui se raconte sur les réseaux sociaux ces dernières 24 heures en faisant le lien avec sa visite récente et réussie en Egypte où, disent-ils, il a reçu de bonnes leçons putschistes chez le président Abdelfattah Sissi.

Faut-il se réjouir ou faut-il craindre ce comportement ? Après tout, les motivations du président de la République sont justifiées.
Il a bloqué le gouvernement parce qu'il sait que certains de ses ministres trainent des casseroles.
Il a bloqué la cour constitutionnelle parce qu'il sait que les islamistes vont l'utiliser pour le déloger du palais de Carthage.
Il prend le commandement des forces armées parce qu'il sait qu'elles sont infiltrées par les islamistes.
Quand on sait le danger que représente l'islamisme dans ce pays, quand on se remémore le financement occulte d'Ennahdha sans lequel le parti n'aurait jamais pu réussir les élections de 2011, 2014 et 2019 et quand on sait que les islamistes cherchent à infiltrer toutes les strates de l'Etat et de l'administration, il va sans dire que l'on va se réjouir de voir le président de la République s'opposer avec vigueur à une telle piovra.
Les islamistes sont dangereux, ils sont le furoncle de notre société, ils sont l'ennemi à abattre. Soit. La question est faut-il les abattre coûte que coûte quitte à utiliser des armes non conventionnelles, comme le fait Kaïs Saïed ; ou bien faut-il les combattre avec les armes démocratiques, comme le fait Abir Moussi et comme on aimerait que cela se fasse ?

Les islamistes trichent, volent et fraudent. Pour échapper à la justice et la vindicte populaire, ils se cachent derrière l'immunité parlementaire, ils font chanter des magistrats, ils intimident les médias, ils infiltrent l'administration… Les combattre par les moyens conventionnels et démocratiques est devenu un leurre. Une impossibilité factuelle.
Voir Kaïs Saïed les combattre en cherchant le détail du détail de la Constitution pour les piéger est enchantant à première vue. Pour beaucoup, il est le Messie venu nous débarrasser de ce cancer qui ronge la société tunisienne depuis des décennies, qui a survécu à Bourguiba, à Ben Ali et à Caïd Essebsi et qui a corrompu la révolution, la société et l'économie.
Sauf que voilà, applaudir Kaïs Saïed dans sa mission et sa lecture exclusive de la Constitution est encore plus risqué que le danger islamiste.
Pourquoi ? Kaïs Saïed se targue de ses 2,7 millions d'électeurs or ceci n'est pas très vrai. Sans les islamistes, qui ont voté en masse pour lui, Kaïs Saïed n'aurait jamais atteint ce chiffre.
Ensuite, il est bon de rappeler que Kaïs Saïed est un islamiste comme les autres, quoi qu'on en dise. La définition simple de l'islamiste est celui qui utilise la religion à des fins politiques et veut imposer des textes de la chariâa dans la société. Comme les Nahdhaouis, Kaïs Saïed utilise la religion à des fins politiques. On ne compte plus le nombre de photos où on le voit accomplir sa prière, le nombre de fois où il évoque le coran dans ses discours et on n'oublie pas sa position par rapport à l'égalité de l'héritage quand il a dit que le sujet est clôt puisque le texte saint a déjà tranché le sujet.
Les islamistes d'Ennahdha (et leurs pare-chocs) avancent à visage découvert, alors que Kaïs Saïed est plus pernicieux et c'est là le danger.
En s'appropriant l'exclusive interprétation de la Constitution, même si cette lecture est contraire à ce qui est communément admis (comme la question des forces armées), Kaïs Saïed commet un précédent dangereux.
Le laisser faire ce qu'il veut de la Constitution est équivalent à lui signer un chèque en blanc. Or il ne mérite pas ce chèque. Nul ne doit avoir un chèque en blanc en démocratie.
Par leur comportement, les islamistes corrompent l'Etat et la démocratie.
Par son comportement, Kaïs Saïed menace l'Etat et la démocratie.
Les premiers sont dangereux, très dangereux.
Le second est très dangereux, hyper dangereux.

Maintenant que le constat est établi, on doit savoir ce que l'on doit faire face à ces deux dangers qui empoisonnent la vie politique tunisienne et menacent la structure même de l'Etat.
Pour répondre à la question, il faut revenir à l'origine même du problème qu'est la Constitution maudite que nous ont pondu les constituants de 2011. Les Sadok Chourou, Habib Ellouze, Habib Khedher, Samir Ben Amor et Sonia Ben Toumia.
Il faut cesser cette fuite en avant, réformer cette constitution et changer le système politique tunisien. Il faut rééquilibrer les pouvoirs des trois présidences, supprimer les textes contradictoires et insérer des articles de telle sorte que l'on évite ces impasses politiques à outrance.
Cela fait sept ans que l'on traîne les problèmes générés par cette constitution, il faut donc cesser de la sacraliser et procéder à sa réforme au plus vite. Pour ce faire, tous les partis doivent se mettre autour d'une table avec le président de la République pour regarder les choses en face et trancher la question. Tous sans exception, y compris Al Karama et le PDL.
Il y a un grand souci cependant rendant impossible cette solution pour le moment. La constitution de 2014 avec ses mille-et-un défauts arrange les affaires des islamistes et ne dérange point le président. Les deux ont juré de la respecter, chacun y va à sa manière et avec son interprétation, puisque chacun y trouve son compte.
La suite, la solution ? Si on regarde nos leçons d'Histoire, la suite passe par une deuxième révolution qui balaiera les islamistes, les députés et Kaïs Saïed. Si on regarde ce qui s'est passé en Egypte en 2013, la suite passe par le retour de la dictature.
C'est là le risque que prennent nos gouvernants qui acceptent d'être sous la coupe d'une constitution qui dit tout et son contraire et qui n'est pas adaptée à la réalité tunisienne.


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