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Ahmed Jaouadi, l'or dans les bras, l'ingratitude sur le dos
Publié dans Business News le 06 - 08 - 2025

Double champion du monde à seulement vingt ans, Ahmed Jaouadi entre dans la légende de la natation tunisienne. Mais derrière l'exploit, c'est un silence gênant qui l'a accueilli à Tunis. Comme Oussama Mellouli et Ahmed Hafnaoui avant lui, Jaouadi brille seul, abandonné par l'Etat.

À Singapour, du 30 juillet au 3 août 2025, un jeune Tunisien a fait trembler les chronos et vibrer les cœurs. Ahmed Jaouadi, vingt ans, a remporté deux médailles d'or aux Championnats du monde en grand bassin. Une performance exceptionnelle, rare, historique.
Sur 800 mètres nage libre, il s'impose avec un temps de 7'36''88, devançant l'Allemand Sven Schwarz et son compatriote Lukas Märtens.
Sur 1500 mètres, il récidive avec autorité en 14'34''41, devant Schwarz encore, et l'Américain Bobby Finke. Deux victoires en quatre jours, contre les meilleurs nageurs de la planète. Et avec un style jugé « parfait » par les experts, une course maîtrisée de bout en bout, un sang-froid de métronome.
« Ce sera une accolade d'adieu pour son mentor Philippe Lucas, qui l'a si bien préparé », écrivait le journaliste sportif Kamel Ghattas dans La Presse (3 août 2025). Le journaliste, admiratif, saluait à la fois l'aisance du nageur et la finesse de la planification qui l'a mené vers ce doublé en or.

Un trio d'or pour une nation mal aimante
Il fallait une comparaison. Elle s'est imposée d'elle-même. Car Ahmed Jaouadi entre dans un club très restreint : celui des champions du monde tunisiens en grand bassin. Mais contrairement à ce qu'on croit souvent, ce cercle ne comptait pas un seul nom, mais deux avant lui : Oussama Mellouli et Ahmed Hafnaoui.
Mellouli, le pionnier, a collectionné des dizaines de médailles d'or dans sa carrière. Aux championnats du monde, il a collectionné huit médailles, dont deux en or (Rome 2009 et Barcelone 2013). Il a longtemps nagé seul contre l'indifférence des institutions.
Hafnaoui, la révélation de Tokyo, a brillé aux Championnats du monde de Fukuoka 2023, avec un doublé doré sur 800 m et 1 500 m, et une médaille d'argent sur 400 m.
Jaouadi, à vingt ans seulement, vient égaler ce doublé d'or de ses deux prédécesseurs, avec des chronos remarquables, légèrement supérieurs à ceux de Hafnaoui, mais meilleurs que ceux de Mellouli.
Comparatif des performances sur les distances reines :
800 mètres nage libre :
  Ahmed Jaouadi : 7'36''88 (2025, Singapour)
  Ahmed Hafnaoui : 7'37''00 (2023, Fukuoka)
  Oussama Mellouli : 7'35''27 (2009, Rome)

1 500 mètres nage libre :
  Ahmed Jaouadi : 14'34''41 (2025, Singapour)
  Ahmed Hafnaoui : 14'31''54 (2023, Fukuoka)
  Oussama Mellouli : 14'37''28 (2009, Rome)

Trois générations, trois champions du monde, trois parcours extraordinaires. Et pourtant, un même point commun : l'abandon institutionnel. Ni Mellouli, ni Hafnaoui, ni Jaouadi n'ont bénéficié du soutien qu'ils méritaient. Chacun a dû briller seul, malgré la Tunisie, et non grâce à elle.

Aucun ministre pour l'accueillir
C'est là que le récit bascule. Mardi 5 août, Ahmed Jaouadi est rentré à Tunis. Seul. Sans fanfare, sans tapis rouge, sans ministre, ni même un représentant du ministère des Sports à l'aéroport de Tunis-Carthage. Pas de salon d'honneur. Pas de protocole. Seulement quelques journalistes, des proches, et un silence glacial.
La scène a indigné les Tunisiens. Les réseaux sociaux ont explosé : « Une honte d'Etat », selon la page des équipes nationales tunisiennes. Monastir TV parle d'un « scandale ». Le ministre Sadok Mourali, silencieux, est accusé d'avoir fui les caméras, alors qu'il est aussi mis en cause pour le non-paiement du salaire de Philippe Lucas, l'entraîneur français de Jaouadi, depuis neuf mois.
Le Comité national olympique tunisien a tenté un rattrapage en recevant Jaouadi à la Maison olympique, avec une bourse de 100.000 dinars. Mais ce montant, selon plusieurs sources, a été versé tardivement et amputé : 60 % seraient revenus à l'entraîneur, selon Faten Ghattas, ex-championne de natation. « Ce n'est pas une aumône qu'on lui fait, mais un dû », dénonçait aussi Kamel Ghattas dans La Presse.
Ahmed Jaouadi aurait même, selon ce dernier, dû emprunter de l'argent à ses amis pour survivre avant la compétition, et se battre seul pour ses documents administratifs à Tunis. « Aucun des champions qu'il a battus n'est dans ce cas », s'insurge-t-il.

Le miracle des invisibles : une cellule parallèle pour éviter l'effondrement
La Tunisie officielle n'a pas soutenu Ahmed Jaouadi. Mais la Tunisie du cœur, de la diaspora et de l'excellence, l'a sauvé. C'est ce que révèle un témoignage exceptionnel signé Faten Ghattas, ancienne championne de natation, dans un long texte publié après le sacre de Singapour.
Sous le titre « L'envers du décor du couronnement de Ahmed Jaouadi », elle raconte l'existence d'une équipe parallèle, non officielle, non financée, composée de Tunisiens établis à l'étranger et mobilisés spontanément, bénévolement, uniquement par patriotisme et foi dans le potentiel de Jaouadi.
Cette task force de l'ombre, comme elle la qualifie, comprenait le Professeur Ali Al-Qarmazi, chef du service de radiologie à Boston et membre du comité médical olympique Paris 2024 ; le Professeur Karim Chamari, chercheur en physiologie de l'exercice au Qatar ; le Dr Wissam Al-Dhahabi, expert en kinésiologie et nutrition entre la Tunisie et le Qatar ; la Professeure Laila Dachraoui, avocate établie en Suède et aux Emirats ; le Capitaine Wassim Jaber, entraîneur de natation au Qatar ; et Ahmed Ben Dhaou, kinésithérapeute, appelé en urgence. Sans eux, rien n'aurait été possible, témoigne Mme Ghattas.
Elle raconte que cette équipe a joué un rôle stratégique : c'est elle qui a pris la décision capitale de renoncer au 400 m pour préserver Jaouadi et concentrer les efforts sur les 800 m et 1500 m. Une approche scientifique, méthodique, validée par les performances finales.

L'ingéniosité scientifique contre la négligence institutionnelle
Après le 800 m, c'est encore elle qui a assuré massages, soins, repos, contre l'avis de certains officiels. Résultat : une récupération optimale, et une deuxième médaille d'or.
« C'est là où réside l'ingéniosité de la planification scientifique », écrit-elle. Jaouadi n'a pas seulement été porté par son talent. Il a été sauvé du naufrage par une micro-structure d'élite, invisible aux yeux du ministère.
Mais l'envers du décor ne s'arrête pas là. Ghattas révèle qu'une partie de la bourse promise à Jaouadi ne lui a été versée qu'après sa victoire au 800 m, et que 60 % de cette somme ont été reversés à son entraîneur Philippe Lucas. Ce dernier, faut-il le rappeler, n'a pas été payé depuis neuf mois par le ministère.
Quant aux membres de l'équipe fantôme, ils n'ont jamais été mentionnés, ni honorés, malgré leur rôle crucial.
« Ce n'est pas une aumône qu'on lui fait, mais un dû », répète Mme Ghattas, à l'unisson du journaliste Kamel Ghattas. « Les champions ne se font pas sur le podium, mais pendant les phases de préparation, où Ahmed Jaouadi aurait été seul sans cette équipe. »
Le texte de Faten Ghattas se conclut sur un appel solennel aux dirigeants, sous forme de lettre ouverte. « Ne vous laissez pas porter par les événements… mais accomplissez vos devoirs ! » Elle dénonce un système qui n'honore les talents qu'une fois les médailles gagnées, et oublie que ce sont les sacrifices silencieux, invisibles, en amont, qui forgent les champions.
« La Tunisie est fertile, elle ne manque pas de champions. Il lui manque des dirigeants qui les reconnaissent avant qu'ils ne deviennent un sujet d'actualité. »

Le prix du mépris et le risque de l'exil
Ce mépris structurel n'est pas un accident, il est systémique. Et il pourrait coûter très cher à la Tunisie. D'après Kamel Ghattas, un pays du Golfe aurait proposé un chèque en blanc pour que Jaouadi change de nationalité sportive. Le dossier n'est pas clos.
Même au sein de la nouvelle génération, d'autres talents comme Yassine Ben Abbes ou Jamila Boulakbache, qui battent des records, sont livrés à eux-mêmes. Sans encadrement. Sans bourses. Sans projet national.
Le contraste est vertigineux. Le ministère de la Jeunesse et des Sports dépense des milliards pour les sports collectifs, avec des résultats souvent médiocres. Et pourtant, quand un jeune champion hisse le drapeau tunisien au sommet du monde, on le laisse errer dans l'aéroport comme un inconnu.
« Toute réussite est immédiatement abîmée, écrit la militante Chayma Issa. Un pays qui n'accueille pas ses enfants n'a pas d'avenir. »

Et maintenant ?
Ahmed Jaouadi rejoindra prochainement une université américaine pour préparer les JO de Los Angeles 2028. Il n'attendra pas qu'on l'aime. Il foncera. Car il sait que la reconnaissance, ici, ne vient qu'après la gloire — et encore. Il sera probablement reçu cette semaine par le président Kaïs Saïed, mais c'est trop tard, le mal est fait. L'Etat n'a pas été là quand il le fallait.
Reste à savoir si le pays aura le courage d'accompagner ses héros avant qu'ils ne deviennent des regrets. Car les champions ne naissent pas seuls. Ils se construisent. Et s'entretiennent. Ou s'en vont.


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