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Qu'en est-il de cette histoire des caisses presque vides de l'Etat ?
Publié dans Business News le 12 - 05 - 2011

Economiquement et socialement parlant, le Premier ministre du gouvernement de transition, Béji Caïd Essebsi a, lors du débat télévisé de dimanche 8 mai 2011, lâché de sa main une grenade, déjà dégoupillée. « Tout le monde veut des augmentations salariales et des promotions, l'Etat n'a pas d'argent et nous espérons pouvoir garantir les salaires des mois à venir », a-t-il dit en substance.
En vieux de la politique, M. Caïd Essebsi le savait très bien. Il a flairé où appuyer pour calmer les ardeurs et pousser les Tunisiens à reprendre le travail. Car, si économiquement parlant, le pays est, aujourd'hui, prémuni contre tous risques de banqueroute ou de cessation de paiement, il n'en demeure pas moins évident qu'on ne peut continuellement pomper sur les caisses de l'Etat. Lesdites caisses qui ont vu leurs ressources fondre comme neige au soleil.
Pis encore, les aides internationales tant promises tardent à se manifester. Nous savons déjà que les 500 millions de dollars « gracieusement » prêtés par la Banque Mondiale ne seront débloqués que fin juin ou, mi-juillet.
Mais, aussi fin politicien soit-il, Béji Caïd Essebsi est loin d'être un économiste futé. Car, en cas de cessation de paiement, comment expliquer que le même gouvernement qu'il préside décide de payer les dettes extérieures de la Tunisie (930 millions de dinars réglés le 06 avril 2011) et s'apprête à entamer les négociations sociales qui se solderont, comme à l'accoutumé, par une augmentation salariale oscillant entre 4 et 5% ? Qu'en est-il réellement de ces déclarations ?
Regardons alors auprès des économistes. Ayant fait ses preuves à la Banque Mondiale, Mustapha Kamel Nabli, actuel gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie (BCT), porte sur la situation économique du pays un regard pragmatique, et dans tous les cas, plus optimiste que celui de Béji Caïd Essebsi : « Créez l'avenir. Ne le subissez pas !». Tel fut son message aux hommes d'affaires au cours d'un débat, organisé dernièrement par l'institut arabe des chefs d'entreprises (IACE) et portant sur le thème « l'entreprise, les banques et la politique du financement et du crédit ».
En face, quelques hommes d'affaires ne se sentent pas concernés. Le vent de la révolution a soufflé sur le pays. Mais certains vivent encore dans une bulle, celle de l'avant 14 janvier. A se demander si le remue-ménage vécu par la Tunisie les concerne réellement ?
Certes, un constat amer, frôlant le pessimisme, est en train de gagner les esprits. Toutefois comment expliquer que trois mois après la révolution, la présence de M. Nabli à ce débat n'a suscité que des questions d'ordre personnel : « allons nous profiter des avantages fiscaux ?», « quid des facilités bancaires en faveur des entreprises ?», « Pourquoi le gouvernement ne tient-l pas ses promesses ? », « Pourquoi pas une diminution du taux d'intérêt ?», « Quelle aide l'Etat apportera aux entreprises ? » …
A ce moment-là, on aurait aimé un Béji Caïd Essebsi au discours alarmant et cette fausse modestie qui ferait pâlir les plus récalcitrants !
Or le gouverneur de la BCT a choisi de critiquer « l'attentisme » des uns et « la frilosité » des autres.
Pour expliquer cette frilosité, M. Nabli souligne que les sources d'incertitude sont nombreuses : calendrier politique, résultats des élections, politique économique à adopter, négociation sociale, résolution du conflit libyen …
Toutefois, insiste-t-il, « la priorité est de préserver les entreprises ». Ainsi, le défi à relever est de garantir « une reprise de la confiance » tant des hommes d'affaires dans les perspectives économiques du pays, que des banques dans les entreprises. « Le facteur psychologique est très important », ajoute-t-il.
Il pointe du doigt le danger qui guette l'économie nationale et, par conséquent, la transition démocratique : « l'équilibre négatif » pour reprendre son expression est le fait que tout le monde préfère attendre et que « tout ce beau monde risquerait de continuer à attendre ! »
Son message est clair : « il faut travailler sur les anticipations, être plus agressif tout en ayant beaucoup de confiance dans l'avenir ». Le message est destiné tant aux entreprises et les employés qu'aux institutions bancaires.
Quant aux prévisions de croissance, M. Nabli souligne, avec un grand sourire : « je ne suis pas Madame Soleil », avant de préciser : « nous pouvons atteindre 4% de croissance et ce, si on retrouve la confiance et qu'on travaille plus activement et de façon à améliorer la situation ».
« Plus facile à dire qu'à faire » murmure un jeune entrepreneur. Il chuchote tout haut, ce que toute la salle pense tout bas.
Car, ce qui intrigue, c'est la position des hommes d'affaires : habitués à l'assistance de l'Etat, ils se trouvent actuellement dans l'expectative d'une aide providentielle. Concernant le rôle du secteur bancaire - présence du gouverneur de la BCT oblige - il se résumerait en un rééchelonnement des dettes, une diminution des taux d'intérêt, davantage de facilités à lever des crédits …
Des demandes que M. Nabli balaie d'un coup : il ne faut pas compter sur la BCT pour qu'elle intervienne auprès des banques. Ce n'est pas son rôle de traiter les dossiers des particuliers ou des entreprises à la place des banques. Son intervention se limitera, uniquement, aux problèmes systémiques, dit-il en substance.
Les temps – et les pratiques - ont bel et bien changé ! Révolu le temps où certains hommes d'affaires ou les « affairistes » des familles faisaient intervenir ministres, conseillers à la Présidence ou gouverneurs pour s'octroyer un crédit ou une faveur de la part des banques.
La pratique existait bel et bien et le résultat : plus de 3000 millions de dinars d'engagement bancaires du clan de l'ancien régime.
Il ne faut pas omettre que certains chefs d'entreprises ont profité du système et de la brèche créée par ce clan. Ces derniers, n'ayant ni les connaissances, ni l'expérience, encore moins les prédispositions, ont été attirés dans le milieu des affaires afin d'engranger des bénéfices ou d'éliminer un concurrent. L'effet boomerang s'est produit et les Ben Ali, Trabelsi, Materi … se sont aguerris pour devenir les vautours que nous avons connus.
Pourtant, le gouverneur de la BCT veut croire dans le patriotisme des banques et des chefs d'entreprises : « Les banques prennent des risques, d'ailleurs comment expliquer qu'une grande partie des portefeuilles des banques soit composée de créances accrochées ? ».
Prennent-elles de mauvais risques ? Peut-être, selon l'assistance. « Mais le risque fait partie de la vie des banques », rétorque M. Nabli.
Pour un industriel du textile, le système bancaire et financier a été, au cours des vingt dernières années, « bousillé » (par les clans de l'ancien régime ?) ce qui a engendré de moins en moins de valeur ajoutée.
Décidément, il faudrait « davantage de patriotisme » de la part des banques pour pouvoir « reconstruire l'économie » et « investir dans la valeur et la relance économique ».
Une réflexion qui intrigue le gouverneur de la BCT : « J'aimerais bien pousser la réflexion, mais jusqu'à preuve du contraire, tout le monde est patriotique et tous les acteurs économiques sont des patriotes ».
Un industriel remarque, pourtant, que le constat économique dressé par M. Nabli n'est un secret pour personne, toutefois, l'assistance est venue chercher des solutions concrètes !
En guise de réponse, le gouverneur de la BCT renvoie la balle sur le terrain des chefs d'entreprises : « la situation actuelle nécessite des mesures d'urgence, car le gouvernement actuel n'a ni la mission, ni le temps pour engager des réformes nécessaires » et qui s'étaleraient sur le moyen terme.
Ainsi, c'est au secteur privé de s'organiser, de mettre les bouchées doubles et d'œuvrer afin de passer, sans casses, cette période délicate.
Tout cela jette de l'ambiguïté sur les intentions du gouvernement et, plus précisément, celle du gouverneur de la Banque centrale et les attentes des chefs d'entreprises.
Dans cette période postrévolutionnaire, il est nécessaire de laisser les ego de côté et de combiner « patriotisme » et « citoyenneté », notamment dans les sphères économiques.
Pour M. Nabli, l'argent n'appartient pas aux banques, mais aux déposants. Ainsi, cet argent doit être géré de la meilleure des façons : « c'est une question de légitimité de laquelle découle le fonctionnement de l'Etat, des entreprises et des choix économiques », souligne-t-il.
« Avec toutes ces demandes aux banques, on joue avec l'argent des Tunisiens. De ce fait, l'Etat doit être représentatif des Tunisiens. C'est ce qui a fait défaut et c'est pour cela que la transition politique est importante », constate-t-il. C'est ce même argent que Béji Caïd Essebsi essaie de préserver en évoquant la banqueroute !
Par ailleurs, et dans une déclaration à l'agence TAP, Jamel Belhaj, responsable à la direction générale de la gestion de la dette et de la coopération financière (Ministère des finances) a affirmé que l'Etat peut honorer ses engagements en matière de salaires et d'endettements intérieur et extérieur jusqu'au mois de juillet, à condition que la situation ne s'aggrave pas davantage, en raison de la multiplication des grèves et des sit-in .
Il a précisé à l'Agence TAP que le solde du compte courant du trésor public a atteint au 10 Mai 2011, environ 549,2 millions de dinars (MD), ce qui permet de couvrir les dépenses salariales évaluées à 400 MD par mois.
Il a considéré la déclaration faite par le Premier ministre du gouvernement de transition, Béji Caïd Essebsi, sur une éventuelle incapacité de l'Etat à verser les salaires des fonctionnaires, comme un appel à reprendre le travail et à mettre fin aux grèves et sit-in, lesquels s'ils se poursuivent peuvent rendre cette possibilité réelle.
M. Belhaj a rappelé que le budget de l'Etat se base sur les ressources propres à hauteur de 80% contre 20% seulement provenant de l'endettement, précisant que les recettes fiscales n'ont baissé que de -5% jusqu'au mois d'avril 2011, grâce au développement du système fiscal (déclaration fiscale à distance et télécompensation électronique).
La garantie des liquidités dans le trésor de l'Etat, résulte selon lui, d'une bonne gestion des instruments financiers à l'instar de l'émission de bons de trésor d'une valeur totale de 314 millions de dinars.
Le responsable a relevé que l'Etat compte sur l'engagement des tunisiens à honorer leur devoir fiscal, comme c'était le cas au cours de la révolution.
S'agissant des perspectives pour la prochaine période, il a précisé qu'en cas de manque de liquidité, l'Etat aura recours à l'emprunt sur le marché intérieur par l'émission de bons du trésor d'une valeur de 120 MD d'ici le début du mois de juillet. Adem Ben Ammar


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