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Tunisie : Les prédicateurs en terre de mission
Publié dans Business News le 29 - 01 - 2013

La visite de Nabil Al Aouadhi, prédicateur koweïtien, en tournée depuis quelques jours en Tunisie, a déclenché un tollé dans la société civile. Et pour cause : ses fatwas rocambolesques mettant en garde les enfants contre un personnage de dessin animé, jugé trop efféminé, et un accueil qui lui a été réservé par les « princesses de Zarzis », petites filles pré-pubères en hijab et tenue islamique. La venue de cet homme, reçu par le chef de cabinet présidentiel, a suscité les plus vives réactions de la société civile, criant à l'endoctrinement des jeunes enfants et tirant la sonnette d'alarme sur une « énième tentative d'islamisation de la société tunisienne »…
Impressionnante Mercedes, grosses cylindrées et escorte digne d'un cortège présidentiel, le prédicateur koweïtien a été accueilli comme une star de rock à sa venue en Tunisie. Reçu par Imed Daïmi, chef du cabinet présidentiel, dès son atterrissage à l'aéroport de Tunis-Carthage, Al Aouadhi a déjà effectué une tournée triomphaliste dans de nombreuses villes tunisiennes. Une importante conférence est prévue demain, mercredi 30 janvier 2013, dans la grande mosquée de Carthage, alias Mosquée El Abidine.
Son hommage rendu, à Zarzis, aux petites filles portant le hijab spécialement pour l'accueillir, a fait sourciller de nombreuses composantes de la société civile criant à l'intégrisme et appelant le ministère de la Femme et de l'Enfance à prendre les mesures nécessaires afin de « protéger nos enfants de pareilles menaces ».
La présence de Nabil Al Aouadhi, a déclenché une nouvelle bataille entre progressistes et islamistes. L'opposition s'inquiète de la venue de prêcheurs étrangers, sous l'omerta des autorités, et le gouvernement semble avoir d'autres chats à fouetter. Sihem Badi, ministre de la Femme et de l'Enfance, affirme qu'il ne faut pas s'en inquiéter outre mesure et que les menaces qui pèsent sur notre enfance sont nombreuses. Celle-ci n'en serait donc pas une priorité, est-ce une raison pour en rajouter ?
Mais dans les clameurs soulevées par cette visite, on rappellera qu'il ne s'agit certes pas de la première venue d'un prédicateur controversé en Tunisie, désormais en voie de devenir une nouvelle « terre de mission » pour les nombreux prêcheurs connus pour leurs diatribes radicales.
Il y a quelques mois, Wejdi Ghenim a accompli une visite tristement remarquée en Tunisie. Ovationné sous la coupole d'El Menzah, qui a réuni plusieurs milliers de « fans » venus écouter ses prêches enflammés, appelant à une haine viscérale des laïcs et prônant un nouveau modèle de société. Des propos qui lui ont valu une plainte déposée par huit associations, dont l'ATFD, pour « incitation à la haine » et « tentative de division des Tunisiens ».
Après Wejdi Ghenim, de nombreux autres prédicateurs ont fait apparition en Tunisie, n'hésitant pas à mettre leur grain de sel dans une société déjà divisée. Le Cheikh Youssef Al-Qardhaoui a lui-même été invité par des associations islamiques et s'est vu réserver, dès son arrivée, le salon d'honneur présidentiel, ayant droit au tapis rouge et au bain de foule organisé par les « fidèles ». Et ce, sans compter bien d'autres personnalités, moins médiatisées, tels que le prédicateur wahhabite saoudien Abdul Rahman Al-Arifi et bien d'autres encore.
Les prédicateurs, en visite en Tunisie, sont invités par des associations islamiques, souvent proches du parti au pouvoir et dont la majorité a vu le jour après Ben Ali. Des visites appréciées par les sympathisants du parti Ennahdha…qui ne les revendique pas officiellement.
Officiellement, Ennahdha reste étranger à la venue de ces personnalités et affirme, parfois même, s'y opposer. Cependant les pages des réseaux sociaux proches des islamistes connaissent une véritable effervescence et appellent à des bains de foule pour les accueillir à l'aéroport, et à chacun de leurs meetings. A noter également, que certains de ces prédicateurs ont été accueillis, à leur venue, par de hauts cadres du parti islamiste. Habib Ellouze, membre fondateur d'Ennahdha, s'est personnellement déplacé pour accueillir Wajdi Ghenim à l'aéroport.
Aucune information n'a cependant fui sur les sources de financement de ces visites, généralement organisées en grandes pompes…
Ces personnalités sulfureuses, dont certaines ont été jugées persona non grata dans de nombreux pays, sont accueillis en Tunisie post-révolutionnaire comme de véritables messies. Ils ont néanmoins trouvé en Tunisie une terre particulièrement accueillante où ils donnent une série de one-man shows attirant, à chaque fois, des milliers de personnes. La popularité et l'intérêt de ces prédicateurs réside dans leurs prestations théâtrales, spectaculaires et influentes qui, populisme et démagogie obligent, ont l'avantage de pouvoir rassembler et haranguer les foules. Un phénomène qui semble, entre autres, profiter de la crise de confiance que vivent certains Tunisiens envers les théologiens et prédicateurs locaux, dont la plupart a été jugée de connivence avec les agissements de l'ancien régime.
On reproche également aux autorités « leur laxisme face à l'importance d'élaborer un discours religieux attaché à la spécificité tunisienne », poussant ainsi les gens à « aller chercher des idées ailleurs », explique le chercheur Slah Jourchi, de la mouvance « islamiste de gauche ». « S'il n'y a pas de réaction, il y aura un bouleversement du paysage religieux d'ici cinq à six ans et une dislocation du discours modéré », affirme-t-il.
L' « importation » des prédicateurs venus de pays comme le Koweït, l'Egypte ou l'Arabie Saoudite, ne cesse de se développer en Tunisie. Si nombre d'entre eux est refoulé dès son arrivée à l'aéroport, beaucoup d'autres organisent des conférences en Tunisie et sont conviés « dans le cadre d'invitations adressées aux stars du monde entier », selon Ajmi Lourimi, dirigeant au sein du parti Ennahdha.
Même si le parti Ennahdha semble faciliter la venue de ces prédicateurs, par le biais d'associations qui lui sont proches, il reste distant sur le sujet et semble étrangement silencieux face à leur présence et aux dérapages qu'ils causent. Par contre, Moncef Marzouki, président de la République, et défenseur des droits de l'Homme, au nom de l'ouverture et de la tolérance, il se charge d'en accueillir certains et de leur réserver l'hospitalité « qui se doit »…


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