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Tunisie : Vers la fin d'un rêve de démocratie ?
Publié dans Business News le 07 - 09 - 2017

* Il est à noter que cet article a été rédigé avant le dernier remaniement ministériel.
Dans un article publié voici deux ans, intitulé « Tunisie : l'oligarchie bicéphale » (La Presse, 15 août 2015), j'avais tenté d'expliquer les raisons et les objectifs de l'alliance entre Ennahdha et Nidaa et le danger que cette union représentait pour l'avenir du projet démocratique alors en construction dans notre pays.

Par la suite, certains de mes lecteurs m'ont signalé que mon analyse était quelque peu pessimiste, voire erronée sur certains points, et que, dixit : « (…) j'allais voir comment Si El Beji allait mettre Ennahdha hors-jeu pour établir une « démocratie moderne » où le pouvoir des islamistes serait limité ». Leur argument majeur s'appuyait sur la supposée expérience de Si El Béji, sur sa « Hinka essiassia », son savoir-faire en politique ! Quelle hérésie !

J'ai ensuite publié d'autres articles pour expliquer que nous avons en Tunisie un véritable problème de définitions et de concepts. Que nous confondons souvent La Politique au sens noble du terme et la politique « de caniveau ». La Politique implique la responsabilité, l'intérêt général, la reddition des comptes, la transparence, une vision, l'amour de son pays et le besoin d'être utile avant d'être important. A l'inverse, la politique dite « de caniveau », celle qui consacre la roublardise, les coups bas, les manœuvres de bas-étage et les règlements de compte, n'est en réalité qu'une mauvaise conception. Quant au contenu de cette conception arriviste de la politique, il est évident que pour tous ceux qui s'inscrivent dans cette vision, ce qui compte avant tout se résume toujours à l'idée de duper les autres. Comme, diviser l'opposition constructive ou mettre en difficulté les potentiels concurrents, non pas en proposant des solutions pour le pays ou en essayant de répondre aux besoins de la population, mais en élaborant de basses combines avec comme unique objectif, imposer une concurrence par le bas. Raisons pour lesquelles, on ne fait que rarement appel aux réelles compétences que compte pourtant notre pays. On ne cherche pas la probité et l'efficacité, bien au contraire, on recrute des voyous, des roublards, des escrocs et des combinards en tous genres, avec comme constante à l'esprit, le versement d'une prime à la médiocrité.

J'aurais aimé ne pas avoir eu raison ; j'aurais aimé voir le spectre de cette oligarchie s'évanouir au profit de l'Etat de droit et de l'indépendance des institutions. J'aurais aimé me tromper et voir le débat politique se recentrer sur un programme et les réformes nécessaires pour faire entrer la Tunisie dans une nouvelle ère de responsabilité et d'efficacité avec comme seul et unique objectif : l'intérêt général.

Hélas, mille fois hélas, le constat est des plus amers. Il ne reste plus aujourd'hui qu'une oligarchie bicéphale qui se promet déjà le même « succès » aux prochaines élections. La Politique au sens noble est enterrée au profit des petites combines et des luttes de pouvoir. Comment peut-on en être arrivé là en si peu de temps, tout en faisant fi de tout l'espoir que le soulèvement de 2011 a suscité, tant en Tunisie, que partout ailleurs ?

Il suffit d'observer les dernières manœuvres de MM Ghannouchi et Essebsi pour avoir la certitude de l'obsolescence de leur conception de « la politique » et l'anachronisme historique dans lequel ils croient avoir piégé le pays. En parfait combinards en chef, nos deux apprentis oligarques n'ont qu'une seule et unique préoccupation : se maintenir au pouvoir par n'importe quels moyens. A commencer par la main mise sur l'appareil de l'Etat. On constate que le débat « politique » qu'ils ont instauré est centré exclusivement sur le choix des personnes et le choix des postes sans jamais se soucier, ni d'un programme, ni de la crise économique, ni de la crise sociale, ni d'aucun des maux qui rongent notre pays et le minent de l'intérieur. Ce qui, bien évidemment, entraînera tôt ou tard des conséquences désastreuses sur l'avenir du projet démocratique en Tunisie.

Il est tout aussi évident que pour nos deux apprentis oligarques, il s'agit avant tout d'une question de survie, tant personnelle que politique. Se maintenir au pouvoir est devenu vital pour eux. Il s'agit de protéger les intérêts des deux familles « régnantes » élargies et d'éviter ainsi que certains dossiers ne s'ouvrent. Pour ce faire, il faut avoir des « personnes sûres » aux postes les plus sensibles. En conséquence, il faut faire oublier l'Etat de droit et l'indépendance des institutions. De même, en ce qui concerne la transparence et la reddition des comptes. Il faut également faire oublier les crises que traverse notre pays en détournant l'attention sur des questions secondaires et marginales.

Sur le plan dit « politique », cette fois. Les deux apprentis oligarques procèdent de la même manière et en parfaite entente puisqu'ils défendent des intérêts de même nature. Ils se partagent les rôles, en veillant à torpiller toutes les tentatives d'enclencher un processus vertueux par lequel la Tunisie s'engagerait sur la voie de la démocratie, de la responsabilité et de la recherche de l'intérêt général. A titre d'exemple, ils se sont débarrassés de M. Habib Essid à la première manifestation de volonté d'indépendance et de transparence, en le jetant comme un « mal propre », sans même soigner les apparences. Et pourtant, M. Essid ne s'était pas particulièrement illustré par une sorte d'hostilité farouche à l'égard de ses bienfaiteurs ! De même pour Youssef Chahed. Dès qu'il a commencé à s'engager sur la voie de l'Etat de droit en affirmant un peu de son autorité, il a vite été rappelé à l'ordre.

Rappelez-vous. Dans un premier temps, l'apprenti oligarque de Montplaisir - vêtu de sa cravate noire de « présidentiable » -, est venu à la télévision signifier à Monsieur Chahed qu'il n'était à son poste que pour exécuter les directives de ses mentors qui l'ont mis au pouvoir malgré son manque d'expérience et son profil professionnel peu adéquat. Il est même allé jusqu'à lui intimer l'ordre de ne se présenter à aucune échéance électorale alors qu'il n'y a pas le moindre fondement juridique pour intimer cette interdiction ! Une première salve était tirée. La « forteresse populaire » à peine construite autour de M. Chahed venait d'être ébranlée. L'acte 1 se termine.

Acte 2. Le 13 août, le deuxième apprenti oligarque de Carthage, en parfait accord avec Montplaisir, sort l'artillerie lourde cette fois-ci, et tire à boulets rouges sur M. Chahed en reprenant l'initiative « politique » ou plutôt, les manœuvres politiques dont il a toujours été coutumier, en parlant d'égalité dans l'héritage et le mariage des Tunisiennes avec des étrangers. Quelle tartufferie ! La ficelle est tellement grosse qu'elle ne fait que corroborer la thèse de l'installation de cette oligarchie d'un autre temps. L'objectif de la manœuvre est simple. D'un côté, réactiver le pseudo-clivage entre Ennahdha et Nidaa sur fond d'un pseudo débat identitaire. De l'autre, reprendre la main dans les négociations autour de la question du remaniement ministériel en faisant fi de la Constitution et du peu de pouvoir qu'elle accorde au président de la République. L'apprenti oligarque de Carthage a pu alors déployer tout son savoir-faire en matière de division des adversaires politiques, maniant à merveille l'art de la carotte qu'il offre à tous les arrivistes prêts à tout pour un portefeuille ministériel. Il a invité les chefs des partis, fait miroiter des postes, flatté quelques âmes en peine, les plus fragiles, créé la zizanie au sein de ces partis pour mieux les affaiblir et reléguer aux oubliettes le sujet qui intéresse le plus les Tunisiens, à savoir : la lutte contre la corruption. Cette lutte, dont les deux apprentis oligarques avaient immédiatement perçu le danger qu'elle représente pour leur survie et qui doit absolument s'arrêter à tout prix.
La scène politique doit rester prisonnière de la fausse bipolarisation Ennahdha-Nidaa et le scénario du vote utile en 2019 est déjà en préparation.

Il est à noter un fait troublant dans cette situation. Celui de la complicité de certains médias qui, non seulement, se sont engouffrés dans la brèche mais pire encore, ils ont alimenté le débat sur l'héritage et contribué ainsi à détourner l'opinion de l'essentiel : l'actuelle crise économique et sociale, la chute du Dinar, la sécurité, le projet de société, les institutions à construire, la lutte contre la corruption et bien d'autres sujets d'intérêt public. L'objectif de Carthage est ainsi atteint et la question de l'héritage peut alors être oubliée. Même Ennahdha, en parfait complice, a feint de ne pas trop relever, voire, d'être, par moment, ouvert à la discussion sur ce sujet. Du moment que l'objectif « politique » est atteint, on peut passer à autre chose.

A l'inverse de Habib Essid, Youssef Chahed semble avoir accepté de jouer le rôle du simple exécutant du diktat des deux apprentis sorciers. Il fait perdre à la Tunisie un temps précieux, une véritable opportunité de proposer autre chose à une population lassée de la politique de caniveau. Il porte en lui une responsabilité historique, comme l'ont porté tous ceux qui avant lui, ont eu de hautes responsabilités au sein de l'Etat, à commencer par le plus irresponsable d'entre eux, Moncef Marzouki, le « virtuose » de la manipulation.
Avons-nous entendu un seul débat sur les choix politiques, économiques et culturels à venir ou sur une proposition d'une sortie de crise ? Rien de tout cela ne semble préoccuper nos deux apprentis oligarques. Seul compte leur survie politique car il s'agit une fois encore d'enjeux personnels et politiques extrêmement importants.

Je l'ai dit et je le répète : notre Tunisie est prisonnière de ces deux apprentis oligarques qui n'ont aucune idée de ce qu'exige la charge du pouvoir comme qualité morale et intellectuelle au cours de cette phase de l'histoire de notre pays. Ils n'ont aucune idée des dangers qui guettent le pays et de l'ampleur de la grogne qui monte au sein de la population et qui pourrait se traduire, je le crains, par des accès de violence dont les conséquences seraient désastreuses pour tout le monde. Ils n'ont aucune idée de la pratique d'une Politique vertueuse au 21ème siècle, dans un monde en dérèglement constant. Ils sont tout simplement hors du temps. Ils ignorent que nous sommes dans un mouvement performatif et que le changement va venir, quelle que puisse être leur capacité à retarder cette échéance.

MM. les apprentis oligarques, ayez pitié pour votre pays et pour vos concitoyens. Ayez pitié pour vous-mêmes, prenez exemple sur Mandela, Senghor, Vaclav Havel. Pensez à l'histoire, même la plus récente de notre pays. Pensez au sort qui a été réservé à Ben Ali et à son clan.

Les Tunisiens savent pardonner, à condition de cesser de les prendre pour des imbéciles. La faillite du système n'est plus une hypothèse, c'est une réalité. Quand allez-vous commencer à gérer les affaires publiques selon un principe très simple, celui de se soumettre à la volonté de tout un peuple ou se démettre?


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