Attendue depuis des jours, l'interview du président de la République est passée en direct ce soir, sur la chaîne d'El Hiwar Ettounsi. Bien qu'aucune initiative n'aient été annoncée, les observateurs commentent cette apparition télévisée, aussi bien sur le fond que sur la forme. Retour sur une interview qui en a déçu plus d'un. C'est après des semaines, voire des mois, depuis le début de la crise politique en Tunisie, que le président de la République, Béji Caïd Essebsi décide de s'adresser aux Tunisiens. Pour cela, il a choisi la chaîne d'El Hiwar Ettounsi, avec en face de lui, la talentueuse Myriam Belkadhi. Ainsi, Béji Caïd Essebsi a saisi l'occasion pour revenir sur les inondations dans le gouvernorat de Nabeul estimant que le gouvernement ne pouvait mieux faire face à une telle catastrophe naturelle. Un démarrage positif quand on sait le clivage qui perdure entre les deux têtes de l'exécutif. D'ailleurs, le président de la République a insisté sur le fait qu'il a lui-même désigné le chef du gouvernement à ce poste et qu'il ne souhaite que sa réussite. « Je n'ai rien contre la personne de Youssef Chahed, et si c'était le cas j'aurais activé l'article 99 », assure-t-il, soulignant qu'il s'abstient de recourir à ce mécanisme constitutionnel « momentanément ». Mais cette note positive ne durera pas longtemps. Le chef de l'Etat lance de nouveau un appel à Youssef Chahed pour se diriger vers le parlement afin de gagner sa confiance. Un appel réitéré sous forme de « conseil » pour faire taire ses détracteurs. « Maintenant, tu as un bloc avec toi ainsi que le soutien d'Ennahdha. La confiance tu pourras l'avoir, à moins que tu ne sois pas sûr du soutien du parti islamiste ». Un « conseil » simple peut-être en apparence, mais en réalité il cache une grande ruse. En effet, si Youssef Chahed passe grâce au soutien d'Ennahdha, il en sera pénalisé pour son avenir politique, sinon, ce sera humilié qu'il quittera son poste de chef de gouvernement.
La deuxième partie de l'interview fût consacrée à la crise au sein de Nidaa Tounes et la responsabilité de son fils Hafedh Caïd Essebsi. Un point qui a irrité Béji Caïd Essebsi, le laissant sur le qui-vive, face à une Myriam Belkadhi qui ne s'est pas laissée faire. « Hafedh Caïd Essebsi est mon fils à la maison, dehors c'est un citoyen comme les autres. C'est une injustice de dire que je favorise mon fils, ou que j'écoute les membres de ma famille. Cela dit je ne suis pas satisfait du rendement de Nidaa », indique alors Béji Caïd Essebsi. Il ajoute que les membres de Nidaa Tounes pourraient, s'ils le veulent, l'éjecter, estimant qu'il est nécessaire de tenir un congrès dans les plus brefs délais. « Contrairement à Youssef Chahed, ce n'est pas moi qui ai désigné Hafedh, mais c'est le comité des 13. Du coup je n'ai pas de conseil à lui donner ». Interrogé à propos de la vague des démissions qui a frappé Nidaa Tounes, le Chef de l'Etat a estimé qu'il s'agit d'une campagne orchestrée, insinuant qu'elle a été dictée par le chef du gouvernement. Cela dit, il a profité de ce contexte pour mettre en garde son fils quant à la position de la coordination régionale de Monastir et de Mahdia. Un point qui en a déçu plus d'un.
Cela dit, et dans l'objectif de faire un certain équilibre, il a indiqué que si Youssef Chahed et Hafedh Caïd Essebsi partaient tous les deux, la Tunisie n'en sera pas affectée, et que si son fils quitterait Nidaa Tounes, il n'en pleurerait pas. Un message codé pour dire à son fils de quitter ? Ce n'est point clair, ou du moins ce n'est pas dit explicitement. Il s'agit encore de propos qui peuvent être interprétés, faisant régner encore plus la confusion qui prédomine sur la scène actuelle.
Le troisième point abordé lors de cette interview étant la rupture avec le parti Ennahdha. Une rupture faite à la demande du parti islamiste, selon Béji Caïd Essebsi. « Ce sont eux qui ont décidé de la rupture des relations et ont choisi un autre camp. J'espère qu'ils réussiront même si je doute. En tout cas, le plus important, c'est l'intérêt de la Tunisie. Pour moi, je le répète, la patrie avant les partis. Et Dieu seul sait ce que m'a coûté le consensus établi avec Ennahdha. Pourtant, je l'ai fait pour préserver l'intérêt de la Tunisie ».
Ainsi, le président de la République estime que cette alliance était inévitable, et ce, à cause de la loi électorale actuelle, qui selon lui devrait être modifiée ainsi que la Constitution. Cependant, il a assuré que ce n'est pas lui qui le ferai. « Même Moncef Marzouki, fervent défenseur de cette Constitution, a appelé à son amendement lorsqu'il s'est rendu compte de ses limites » !
Force est de constater, que le président de la République a survolé toutes les questions préoccupant les Tunisiens, sans donner la moindre issue. Aucune annonce phare n'a été faite, bien qu'il ait insinué qu'il ne se présentera pas aux prochaines élections. En effet, interrogé sur la personnalité qu'il désignerait à la place de Youssef, « je n'aurai pas à le faire, ça se sera le rôle de mon successeur », répond-il brièvement.
En tout état de cause, cette interview tant attendue du président de la République, n'a rien apporté de concret au citoyen tunisien. Un citoyen qui aspirait à voir en face de lui un président répondant à ses interrogations et une force de proposition capable de sortir le pays du gouffre et de la confusion qui règne depuis un certain moment. Une triste prestation du chef de l'Etat qui a sans doute brisé le rêve des 1,7 million qui l'ont élu.