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Les raisons d'un échec
Syphax Airlines
Publié dans La Presse de Tunisie le 21 - 08 - 2015

La compagnie aérienne privée Syphax Airlines a annoncé dans un communiqué avoir suspendu ses vols, provisoirement, à partir du 30 juillet, suite aux difficultés qu'elle a rencontrées. Cette décision est un simple écho d'une annonce publiée et diffusée d'urgence à toutes les compagnies aériennes et agences de voyages par l'IATA concernant la suspension de ses activités avec cette compagnie parce qu'elle n'a pas honoré ses engagements. Peut-on affirmer que l'ère des « success stories » est aujourd'hui un temps révolu? Qui assume la responsabilité de cette situation désastreuse ?
Créer une entreprise est une aventure; dans certains secteurs comme le transport aérien, cette initiative est plus qu'une aventure, une opération kamikaze ! Parce que le terrain est miné, la concurrence est extrêmement rude, le paysage aérien régional et mondial est dominé par les alliances, les absorptions et plus de concentration d'une part et l'émergence de l'« open sky » et des compagnies low cost d'autre part. Conséquence : aucune compagnie aérienne africaine ne figure dans le classement 2015 des 150 entreprises les plus rentables en Afrique ; et le ciel africain est dominé par des compagnies occidentales et moyen-orientales. Sur les sept compagnies aériennes classées parmi les 500 premières entreprises en Afrique, cinq sont déficitaires : -South African Airways : classée 1ère dans son secteur d'activité avec un chiffre d'affaires de 3 192 686 mille dollars et un résultat de -137 614 mille dollars. -Tunisair : CA : 762.069 mille dollars ; résultat : -135 492 dollars -Kenya Airways : CA 1 207 443 mille dollars. Résultat : -38 521 mille dollars -Egyptair : CA : 1.841.483 mille dollars. Résultat : -269.613 mille dollars. Et probablement Air Algérie qui n'a pas communiqué son résultat. Même Egyptair Holdings qui a réalisé un chiffre d'affaires de 2 372 951 mille dollars a eu un résultat négatif de -24.953 mille dollars. Les trois compagnies bénéficiaires sont Maroc Airways (CA : 161 813 mille dollars ; résultat : 20.318 mille dollars) ; Nouvel Air (CA. 238.980 mille dollars ; résultat : 2.348 mille dollars). Air Mauritius de l'île Maurice (CA: 635 457 mille dollars résultat : 1.165 mille dollars). Un entrepreneur privé qui veut se lancer dans ce secteur doit disposer non seulement de ces informations préliminaires mais d'une analyse approfondie du secteur, de son fonctionnement, de ses aspects spécifiques, de ses contraintes et ses opportunités... Pour ne pas se casser les dents, il doit disposer d'une assise financière suffisante (des fonds propres) pour faire face à des années de déficit avant d'espérer avoir des comptes révélateurs d'une certaine performance financière. La croissance horizontale : une erreur monumentale. Réussir dans l'ingénierie dans le domaine des TIC est loin d'être une garantie pour réussir coûte que coûte dans le transport aérien. En 1994, Mohamed Frikha a créé avec Brahim Khouaja Telnet qui constitue une success story. En 2010, Telnet Holding a réalisé un chiffre d'affaires de 1.3 million de dinars, réparti entre cinq sociétés : Telnet Incorporated, Telnet Technologies, Data Box, PLM Systems, Telnet Consulting et Data Box France. Elle ambitionne d'être un grand acteur dans trois pôles de métier : R et D en ingénierie produit, télécoms et réseaux et services PLM. En 2008, elle a inauguré « Innovation Labsby Altran » et PLM Learning and Innovation Center dans la technopole de Sfax, en collaboration avec Altran et Dassault Systems. Elle a également eu un accord avec l'équipementier américain Patton Electronics pour le développement de produits en commun en Technologies d'accès large bande VDSL 2 et récepteurs multimédias, multiservices de télévision numérique terrestre. Telnet Holding a créé sa plateforme de recherche Linklab et a reçu des visiteurs de marque comme le vice-président de la République d'Afrique du Sud, Kgalema Motlanthe, le conseiller du Président Obama pour la science et la technologie, Dr Elias Zerhouni, le Président de l'IEEE standards Association, Charlton Adams. En 2010 également, Telnet Holding a été introduite en Bourse. « Aujourd'hui, Telnet Holding est le premier groupe technologique tunisien à s'introduire sur la cote de la Bourse des valeurs mobilières de Tunis, dans un nouveau contexte politique, économique et social en Tunisie depuis le 14 janvier. Syphax Airlines est amenée au bord du gouffre. Son patron en est-il responsable ? « Voici venus les temps difficiles qu'un génie aimerait vivre. Les grandes causes appellent les grands hommes », soulignait Abigail Adams, en 1790, dans une lettre adressée à Thomas Jefferson. Le transport aérien est parmi nos ambitions futures pour le développement et la pérennisation du groupe et permettra aussi de concrétiser les stratégies mises en place ces dernières années pour l'enracinement de la culture de l'innovation technologique et l'orientation produit du groupe, écrivait Mohamed Frikha, dans le rapport d'activité 2010 de Telnet Holding. « Dans ce marché global de la haute technologie qui connaît l'une des plus fortes croissances actuellement, Telnet Holding compte bien occuper le premier rang des acteurs actifs dans ce domaine et faire partie des compagnies créatrices de valeur ajoutée et d'innovation technologique », ajoutait-il dans le même rapport. Avec cette vision claire, on suppose, conformément aux règles de la bonne gouvernance, que Telnet Holding qui employait en cette année 498 personnes dont 457 ingénieurs, ait une croissance verticale ; c'est-à-dire que l'argent que Telnet Holding, a levé en s'introduisant sur le marché boursier devrait être investi non dans la création d'une compagnie de transport aérien, mais dans ses trois pôles de métier relevant de l'ingénierie dans le domaine des TIC. Comment l'investissement dans le transport aérien avec la création de Syphax Airlines va-t-il permettre à Telnet d'occuper le premier rang des acteurs actifs dans le domaine de l'ingénierie dans les TIC, l'aider à faire partie des compagnies créatrices de valeur ajoutée et d'innovation technologique ? Choisir d'entrer dans les « batailles du ciel », avec la logique d'une croissance horizontale, est donc une mauvaise décision, une grave erreur dont Mohamed Frikha est le seul responsable. Gestion de crise : la différence ! Lors d'une séance d'audition tenue vendredi 26 juin 2015 par la commission des finances de l'ARP à laquelle ont assisté des responsables de Tunisair, Mohamed Frikha a accusé cette dernière d'être à l'origine des difficultés de sa compagnie en causant, à maintes reprises, des blocages à ses activités. « Je regrette d'avoir investi dans le secteur du transport aérien, a-t-il rétorqué. Les propos de « vaincu » qui appelle au secours ; Ils n'ont aucune cohérence avec ceux du « vainqueur », "du héro", et de « challenger », cités auparavant et que nous avons reproduits textuellement du Rapport d'activité 2010 de Telnet Holding. Le patron de Syphax Airlines se moque de tout le monde en disant qu'il s'est concerté avec Tunisair avant le lancement de son projet, parce que la création d'une entreprise ne s'adosse jamais à des promesses surtout d'un concurrent. Il faut être crédule pour croire à une complémentarité entre deux concurrents dont l'un d'eux souffre déjà d'un déficit chronique qui l'empêche logiquement de jouer le rôle du kangourou (le portage appliqué souvent dans le domaine de l'export). En 1996, quatre ans après sa prise de fonctions du groupe marocain Holmarcom, Mohamed Hassan Ben Salah, diplômé de la Sorbonne et de l'Ecole des cadres de Paris, et fils du fondateur du groupe Abdelkader Ben Salah, a fait montre d'ambitions expansionnistes et d'un goût du risque assez poussé. Il s'est lancé dans l'aventure du transport aérien. Une « folie », selon ses propres termes. Il a créé Régional Airlines, première compagnie aérienne privée du royaume, en s'associant à un autre poids lourd du business marocain : Othman Ben Jalloun, patron du Holding Finance Com. Le transporteur privé a grandi doucement mais lorsqu'il a rencontré de grosses difficultés à partir de 2006, avec l'ouverture du ciel marocain, son patron n'a pas pris un ton larmoyant, il n'a accusé personne, n'a pas demandé de l'aide ni à la compagnie nationale bien portante, Royal Air Maroc, ni au gouvernement. Il a compris qu'il est temps de changer de business model, a appelé Ben Jalloun pour recapitaliser la compagnie et a décroché un partenariat de taille avec la compagnie low cost émiratie Air Arabia. Régional Airlines est devenu alors Air Arabia Maroc et s'est rapidement positionnée comme la première compagnie low cost d'Afrique. Comparez la manière avec la quelle les deux hommes Mohamed Frikha et Mohamed Hassan Ben Salah ont géré la crise, sachant que la gestion des crises est reconnue comme un enjeu important pour les entreprises. Le premier a mis en évidence un modèle de l'évitement en se réfugiant derrière des explications subjectives, non fondées, refusant d'accepter la réalité et cherchant à laisser au gouvernement la responsabilité de sauver son entreprise. Par contre, le patron marocain s'est appuyé sur les avancées les plus efficaces en matière de gestion des difficultés d'entreprise et a bien joué le rôle de dirigeant compétent et responsable qui doit prendre en charge les questions les plus difficiles qu'affronte son entreprise. La responsabilité d'un patron. Après plus de 20 ans à la tête d'un grand groupe, est-il permis à Mohamed Frikha : 1- D'ignorer les règles basiques de la création et du management d'entreprise ? 2- D'oublier que la réussite d'une affaire de la taille d'une compagnie aérienne dépend du pouvoir de son Dirigeant de s'entourer d'hommes compétents qui ont le plaisir de travailler ensemble et qui s'entendent entre eux comme les doigts de la main ? 3- De ne pas savoir que la création, la gestion et le développement d'une affaire demande de l'ambition et de la modestie. L'ambition de vaincre les obstacles et les multiples difficultés qui attendent l'entrepreneur et celle d'accomplir une œuvre durable. La modestie devant les faits. Elle seule permet d'appréhender la réalité, d'identifier les problèmes tels qu'ils sont et les réelles possibilités du marché et celles de l'entreprise. 4- De perdre de vue que dans la création d'entreprise, et tout au long de ses cinq stades de développement (Existence, maintien, réussite, essor et exploitation maximale des ressources) rien n'est certain : dans le transport aérien, devenu célèbre par ses turbulences, il n'y a que des incertitudes Il en est évidemment de même pour les
promesses de Tunisair sur lesquelles Mohamed Frikha a bâti sa décision de créer une compagnie aérienne. Autrement dit, quel serait le modèle alternatif à prendre si le transporteur national manquait à sa parole ? 5- De ne pas savoir que tous les atouts dont on dispose sont de peu d'utilité s'ils ne sont pas suivis par une rigueur du raisonnement dans la conception de la stratégie, dans les méthodes pour sa mise en œuvre, l'analyse des résultats, le niveau ou la nature de la planification. Pour planifier de façon efficace (de nombreux ouvrages ont été écrits sur ce thème), les hauts cadres de l'entreprise doivent estimer les forces et les faiblesses de l'entreprise, ses objectifs et les moyens de sa mise en œuvre. 6- De ne pas tenir à ce que le bon fonctionnement du conseil d'administration soit la clé de voûte de la gouvernance d'entreprise dont la définition devrait englober les intérêts de l'ensemble des partenaires. La gestion des entreprises appelle une perspective plus large que les aspects juridique, économique et financier. La manière dont s'organise la gestion des entreprises (surtout cotées en Bourse) dans un pays reflète l'idée que ce pays se fait de la place et de la responsabilité de l'entreprise dans la communauté nationale. Enfin, il est malheureux de constater à travers l'autopsie de Syphax Airlines que l'ingénieur dirigeant avait mené son affaire tambour battant. Son échec était prévisible.
« Laissez vivre Syphax Airlines, appelle-t-on. Mais à quel prix ? Et qui est prêt à payer la facture des erreurs de la gestion aveugle...? Le contribuable ? Selon quel droit ? En un mot, Abigail Adams avait bien raison en disant que les bonnes causes appellent les grands hommes.
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(Article à paraître dans le prochain numéro de la revue de l'entreprise)


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