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Afif Chelbi, ancien Président du Conseil d'Analyses Economiques (CAE) : «Le scénario grec, voire libanais, guette l'économie tunisienne »
Publié dans La Presse de Tunisie le 21 - 10 - 2020

L'économiste propose d'engager trois actions phares en vue de dynamiser l'économie sur le court terme, à savoir l'adoption du projet de loi de relance économique soumis à l'examen du Parlement, la conclusion d'une vingtaine de pactes de compétitivité sectoriels et l'élaboration d'un pacte bancaire entre le gouvernement, la BCT et les banques.
«S'il est normal qu'un pays qui traverse une transition démocratique connaît des difficultés, qui sont encore aggravées par la crise du Covid-19, la durée de ce cycle bas est anormale. Dans les transitions réussies, le cycle bas dure entre 4 et 6 ans. Nous sommes à notre 10ème année de transition et, à défaut de relance vigoureuse et rapide, le scénario grec, voire libanais, guette l'économie tunisienne. Il ne faut pas croire que nous sommes à l'abri d'un tel scénario si des actions vigoureuses ne soient pas mises en place. La Tunisie aujourd'hui n'a plus droit à l'erreur», a mis en garde l'ancien président du Conseil des Analyses Economiques (CAE), M. Afif Chelbi, dans son intervention lors du débat en ligne qui a été organisé, récemment, par l'Institut des hautes études de Tunis (Ihet).
Agir vite pour éviter l'explosion sociale
L'économiste a souligné que même si, sur le plan budgétaire, les marges de manœuvre sont faibles, il est, néanmoins, urgent de réagir rapidement et efficacement, moyennant une gestion "adéquate des deniers publics". Les marges de manœuvre sont encore plus grandes au niveau des politiques monétaire et sectorielles où les pouvoirs publics peuvent, largement, agir, a-t-il fait savoir. «Faute d'une telle action vigoureuse et rapide, la variable de l'ajustement sera l'explosion du chômage et de la précarité, déjà enregistrée au cours du premier semestre avec toutes les conséquences qu'aurait un tel choc social sur la stabilité du pays», a ajouté M.Chelbi, tout en soulignant que la crise liée au coronavirus aura accéléré fortement la désindustrialisation du pays, constatée depuis 2011. Un fait qui a, désormais, démontré de très lourdes conséquences sur le marché du travail, d'autant plus que selon les chiffres de l'INS, deux tiers des emplois perdus, suite à la crise sanitaire déclenchée au mois de mars 2020, concernent le secteur industriel. C'est dans ce contexte, que l'ancien président du CAE a mis l'accent sur l'émergence d'un nouveau type de chômage en Tunisie, celui des personnes qui possèdent déjà un emploi stable. «C'est un chômage beaucoup plus difficile à gérer que celui des primo-demandeurs d'emploi», a-t-il commenté.
Adopter la loi de relance économique
Une fois le diagnostic établi, l'économiste n'y est pas allé par quatre chemins pour révéler sa vision de la relance : prendre, dans un premier temps, le plan de relance élaboré par l'ancien ministre des Finances, M. Nizar Yaïche, comme base et ne pas partir de zéro; le facteur temps étant déterminant dans la riposte économique du gouvernement. «Le plan de relance est une base. Plusieurs centaines d'heures de concertation ont été dépensées, à cet effet. Certainement, il y a des imperfections qu'il faut corriger. L'instabilité gouvernementale a empêché l'adoption du volet législatif du plan et a fait que sa mise en œuvre soit faible, voire bloquée», a-t-il précisé. A cet égard, il a cité des exemples de mesures et de mécanismes, dont la mise en œuvre a beaucoup tardé, comme le fonds de restructuration financière des entreprises (qui n'a touché qu'une dizaine d'entreprises), la garantie de l'Etat des crédits accordés aux entreprises sinistrées par la crise du coronavirus (qui n'a été débloquée que tout récemment) et le mécanisme de la bonification de 3% du taux d'intérêt bancaire TMM (qui a été décidé en 2019, mais qui n'est pas toujours activé). Outre l'adoption de la loi de relance économique, M. Chelbi a appelé à agir sur deux volets: le premier concerne les politiques sectorielles. Il a affirmé, à cet égard, que les plans de relance sectoriels peuvent contenir un nombre important de mesures non budgétaires qui, une fois adoptées, vont débloquer et dynamiser plusieurs secteurs. «L'ancien ministre des Finances a engagé des concertations sur des plans de relance sectoriels sous forme de pacte de compétitivité. Jusque-là, 6 pactes ont été élaborés. Si on arrive, d'ici à la fin de l'année, à signer 20 pactes portés par les secteurs et approuvés par le gouvernement, ce sera un levier important de relance. Dans le contexte politique très perturbé, il faut que la relance soit portée par les secteurs et il y aura un effet de levier», a expliqué l'économiste.
Un pacte bancaire entre le gouvernement, la BCT et les banques
La deuxième action qu'il faut engager, selon M. Afif Chelbi, serait d'élaborer un pacte bancaire entre le gouvernement, les banques et la Banque centrale de Tunisie, et ce, compte tenu de l'importance du rôle de la politique monétaire dans la relance économique. «Le pacte bancaire n'est pas du tout contradictoire avec l'indépendance de la BCT, parce que dans tous les statuts des banques centrales, y compris celui de la BCT, l'aspect intérêt national et intérêt de l'économie nationale est pris en compte, à côté de la lutte contre l'inflation. Sans parler des pratiques utilisées partout dans le monde, où beaucoup de dogmes ont été dépassés par la Banque centrale», a-t-il souligné. Il a précisé que le pacte en question comporte trois axes. Premièrement, le rachat effectif et massif par la Banque centrale des créances des entreprises publiques et privées. Un mécanisme, précise-t-il, qui a été actionné auparavant et qui «pourrait sauver des centaines de PME qui sont aujourd'hui en quasi faillite par la faute de l'Etat, mauvais payeur». Deuxièmement, la mise en place d'une ligne de crédits PME de 3 à 5 milliards de dinars bonifiés à 3% pris en charge par l'Etat, et qui aurait une forte conditionnalité à imposer par la Banque centrale aux banques. Un autre mécanisme qui a été mis en œuvre pendant des dizaines d'années et qui a porté ses fruits au niveau du financement et de la restructuration financière des entreprises, a-t-il indiqué. Troisièmement, le pacte doit inclure un type de ratio d'activités prioritaires.
Oui pour le financement du FMI, non à une politique émanant 100% de la matrice FMI
A une question qui a été posée sur le recours (ou non) au financement du FMI, M. Chelbi a indiqué qu'il s'agit d'un impératif, dans la mesure où cette institution constitue le chef de file de tous les bailleurs de fonds internationaux. Cependant, la conception des politiques économiques incombe au gouvernement tunisien, a-t-il souligné. «On doit avoir recours au FMI, nous n'avons pas le choix. Si on ne signe pas avec le FMI, on se coupe de tous les financements internationaux. La question qui se pose à côté de la signature de l'accord avec le FMI, c'est la mise en place (et le FMI ne nous en empêche pas) des instruments de politique économique et sectorielle très détaillée. C'est notre boulot à nous Tunisiens. La principale erreur que nous avons faite depuis 10 ans, c'est de penser que la matrice avec le FMI est égale à 100% de la politique économique. La politique économique est beaucoup plus complexe. Ce n'est pas au FMI de tracer les détails de notre politique économique, il trace des balises, des ratios à respecter. Le gouvernement doit investir dans la conception détaillée d'une politique économique, en faisant attention, dès le départ, à la mise en œuvre, et c'est ça qui manque», a-t-il conclu.


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