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Vers une odyssée essentielle
Lentretien du Lundi... Avec Tahar Chikhaoui, universitaire et critique du cinéma
Publié dans La Presse de Tunisie le 15 - 02 - 2016

Après trois années à la tête des rencontres internationales des cinémas arabes à Marseille, l'universitaire et critique de cinéma tunisien Tahar Chikhaoui se lance, avec «Premiers gestes. Jeune cinéma de méditerranée», dans une nouvelle expérience, plus ouverte, toujours avec la même veine de donner de la visibilité à de jeunes réalisateurs aux propositions cinématographiques nouvelles et innovantes. Dans cette interview, Tahar Chikhaoui nous répond avec éloquence et clairvoyance sur ce qui caractérise ces cinémas, sur leur impact social et la manière de les accompagner. On ne pouvait laisser passer l'occasion sans également parler cinéma tunisien avec lui... Interview.
Comment sont nées ces deux initiatives ? De quels constats et de quelle nécessité ?
J'étais délégué général de Aflam pendant trois années. On a fait appel à moi pour organiser un festival international dédié au cinéma arabe. J'ai saisi l'opportunité et j'ai organisé trois sessions de rencontres internationales du cinéma arabe. Puis on a décidé d'un commun accord de mettre fin à cette collaboration et je me suis décidé à poursuivre l'aventure dans un autre cadre, plus large, au-delà des seuls cinémas arabes. C'est pour cela que j'ai créé cette association qui s'appelle «Archipels images», à l'automne 2015, dont la vocation est de promouvoir les jeunes cinémas de méditerranée, pas seulement du monde arabe, et qui organise avec Nachaz-Dissonnaces la manifestation «Premiers gestes». Je trouve que se confiner dans le carcan communautaire n'aide pas les cinématographies arabes. Il faut confronter ces films à d'autres. Je crois que les enjeux du cinéma aujourd'hui dépassent les limites du découpage géopolitique.
Pourquoi cela ?
Parce qu'il y a une circulation des idées et de la pensée qui dépasse les limites des nations et des communautés linguistiques, ethniques. On est dans un monde globalisé où, quand on regarde la situation de près, un jeune tunisien partage beaucoup de choses avec un jeune grec ou turc ou portugais. C'est vrai qu'ils appartiennent à des cultures différentes, ils parlent des langues différentes, ils sont dans des contextes différents, mais ils sont de plus en plus proches. Et je me dis qu'il faut réunir ces jeunes parce qu'ils nous parlent, comme le prouve cette manifestation, des mêmes préoccupations. Comme ce sont des artistes, ils sentent probablement que nous vivons désormais dans un même espace, que nous réunissent les mêmes intérêts. Et donc je me dis qu'il est naturel de les réunir. Je parle de «jeunes» mais pas seulement de la jeune génération, mais des cinéastes qui ont de nouvelles propositions cinématographiques.
Peut-on déceler des tendances dans ces propositions cinématographiques, thématiques et esthétiques?
Peut-être que les mots tendances, écoles ou mouvements sont un peu forts. Il y a plutôt, je dirai, une ressemblance. Ils se rejoignent d'abord dans le fait qu'ils sont plus mobiles. Ils ont un rapport à la nation beaucoup plus large, moins étroit, pour des raisons économiques et politiques. Avant, les Etats avaient besoin des cinéastes. Ils faisaient partie des producteurs des idées et des images qui participent à la création d'une identité nationale (de Omar Khlifi jusqu'à Nouri Bouzid). Aujourd'hui, cette réalité a complètement changé. L'identité nationale est devenue problématique. Avec la mondialisation, c'est devenu beaucoup plus compliqué. Du coup, les cinéastes se sentent moins obligés de représenter une communauté. Ils sont libérés de cette pesanteur et de cette obligation-là. Ils sont dans la planète du monde et ils bougent beaucoup. C'est aussi probablement lié à la crise qu'il n'y a plus de liens économiques très forts qui font que les cinéastes sont attachés à l'Etat.
Je pense que cela est également lié aussi à l'outil. Il est plus léger, et pas simplement au sens physique du terme. Il pèse moins sur le cinéaste et il est moins inscrit dans une économie nationale. Avant, pour acheter une caméra 35 mm par exemple, il fallait l'importer, passer par la banque centrale, etc. Maintenant, on achète une Gopro comme on achète des vêtements. C'est ridicule de dire : je m'habille tunisien, français ou égyptien puisque on l'achète partout où on veut. La légèreté de l'outil, que l'on peut se procurer sans passer par des circuits économiques pesants, fait que les cinéastes se sentent plus libres. C'est le cas pour le jeune cinéaste français, italien ou tunisien, c'est la même chose. Troisièmement je crois qu'il y a une nouvelle culture du cinéma et de la diffusion de l'image. Avec internet, avec le cyberespace. Les jeunes sont dans un même espace culturel. Le lien avec le cinéma mondial, même quand il n'y a pas de salles, — c'est le cas en Algérie par exemple —, les jeunes sont au courant des tout derniers films de tous les grands auteurs, d'où qu'ils viennent. Ils sont liés à une culture cinématographique plus ouverte et plus large, à laquelle ils s'identifient carrément. Tout cela fait que les limites territoriales classiques sont mises à mal. Et je pense que les cinéastes sont des précurseurs d'une nouvelle organisation. A travers ce qu'ils nous proposent, ils prédisent une nouvelle forme de vivre ensemble dans le monde, de nouvelles configurations et de nouveaux territoires qui sont en train de se constituer. Sauf que la politique est en retard. On le voit, les systèmes politiques n'arrivent pas à suivre, s'accrochent à un système archaïque alors que le monde s'ouvre de plus en plus. Les cinéastes, eux, sont indépendants. C'est pour cela que notre association s'appelle «Archipels». Ces films-là, surtout les plus talentueux, nous aident à dessiner de nouveaux territoires, imaginaires et symboliques. Je suis sûr qu'ils préfigurent et annoncent de nouvelles configurations territoriales.
Comment faut-il accompagner le cinéma de ces jeunes?
Les espaces institutionnels, tels qu'ils sont organisés, ne permettent pas cet accompagnement. Une association comme la nôtre peut permettre une meilleure circulation et une meilleure coexistence de ces films. C'est pour cela qu'on ne se limite pas à des projections, et pas dans un seul pays. Notre idée est de mettre en place une organisation nomade, de faire circuler les films. L'itinérance est un vecteur essentiel et structurant de notre action. Puis, il est très important d'accompagner ces films autrement, selon d'autres modalités que celles des festivals et des circuits culturels classiques. Nous essayons d'inventer de nouvelles formes d'accompagnement avec la présence de critiques qui sont sensibles à leurs approches, et de nouvelles formes de diffusion. Surtout, avec des ateliers participatifs. Il s'agit de mettre des critiques à l'œuvre avec des entretiens, des reportages, des analyses de séquences, des textes traduits et pas seulement des articles de critique. Le tout sera publié sur notre site web en construction. L'objectif est de renouveler le discours sur le cinéma et les méthodes de production de ce discours, plus ouvert que celui qui est dominant aujourd'hui. Cela passe par de nouveaux supports comme internet, pas seulement le support papier.
Les films sont non seulement plus légers et plus mobiles, ils sont plus ouverts au public. Celui-ci ne se contente plus de regarder les films. Il se sent lui-même impliqué et veut mettre la main à la pâte puisque l'outil est plus léger. Voir un film devient directement lié à vouloir faire un film. Les barrières qui séparaient avant la production de la consommation ont complètement changé, elles se sont presque effacées. Du coup, cette dimension participative est absolument nécessaire. Nous avons eu sept films de jeunes étudiants, encadrés par de jeunes cinéastes dans les ateliers et projetés pendant la clôture. En résumé: choisir des jeunes cinéastes qui ont des propositions filmiques importantes, les accompagner autrement, avec des ateliers, et les faire circuler. Comme si l'on commençait modestement à meubler ce nouveau territoire du cinéma en méditerranée.
Quelles peuvent être les limites de cette approche?
Il y a des risques parce qu'on est un peu en dehors des systèmes. On ne l'est pas totalement et on ne s'exclut pas du système mais l'on est conscient qu'on est un peu en dehors, parce que ce genre de films a un peu de mal à être diffusé. Il ne s'agit pas vraiment de films expérimentaux ni de films d'auteurs ou de films engagés. Leur nouveauté vient du fait qu'ils sont tout ça à la fois. Ils émanent d'une expérience physique et humaine fondamentale. Si je devais utiliser un mot pour définir cette tendance, je dirais un cinéma existentiel, qui engage la personne. Les films de Hassan Farahani, de Nadine Salib et de Myriam El Hajj sont des expériences personnelles liées à leurs vies, à leurs parcours. Ils sont jeunes, un peu déconnectés par rapport au système et ont envie de s'exprimer personnellement. Leur expérience avec l'outil est physique et directement liée au corps. C'est pour cela que «Bidoun 2» de Jilani Saadi nous intéresse. La caméra est beaucoup plus collée au corps qu'a la corporation. C'est ce qui change, les films engagent physiquement leurs auteurs. Ça me semble même préfigurer une nouvelle économie. On ne sait pas trop où cela va, c'est ça le risque que l'on prend, mais cela ne nous empêche pas de les suivre, de les accompagner. On navigue un peu à vue d'œil mais c'est une odyssée qui nous parait essentielle. Je suis sûr que l'on va quelque part mais je ne suis pas sûr du résultat immédiat. On est une expérience parmi d'autres, subjective, qui n'est pas unique. Dans les limites, il y aussi la question des moyens mais nous avons des amis dans les pays où nous comptons aller, des critiques, de petites salles, car ça se renouvelle partout. Notre association est en chantier et peut-être que nous aurons plus tard des lieux, et des choses établies. On verra comment cela va évoluer.
Quel impact social ont les films de ces jeunes?
Ce sont des films qui sont d'autant plus locaux qu'ouverts. Ils parlent de leurs sociétés mais pas pour s'y enfermer. Avant, le social était le national. Aujourd'hui, le paysage national est éclaté. D'après mon expérience personnelle, on ne peut pas vraiment parler d'impact, comme pour des fictions à succès telles que «A peine j'ouvre les yeux», car ce sont des films qui sont freinés par la diffusion. Ils ne peuvent pas avoir d'impact s'ils ne sont pas vus. Mais, à chaque fois qu'on a la possibilité de les montrer, le public s'y intéresse beaucoup. Quand ils voient ces films, au départ, les gens sont étonnés, mais avec le débat et l'accompagnement, ils s'intéressent plus. Le public se sent plus proche du cinéaste et inversement. Ici la question du lieu est primordiale. Pour le moment, ces films sont flottants et notre rôle est de leur offrir le lieu, l'espace. Mais peut-être faut-il maintenant imaginer des lieux de diffusion de telle sorte que ces films aient plus d'impact sur les gens. C'est un grand défi. De trouver des lieux qui leur parlent. C'est pour cela que l'on penche pour des cinémas avec des cafés, des clubs où se rassemblent les jeunes, comme le Rio, Amilcar et Gudran en Alexandrie. On peut également penser aux écoles, facultés et aux centres sociaux, là où il y a des regroupements vivants de jeunes, pas des musées et des lieux fermés ou institutionnels.
Sous cet angle-là, comment voyez-vous l'évolution du paysage cinématographique en Tunisie?
Je pense que le cinéma en Tunisie est appelé à se développer énormément, pour plusieurs raisons. D'abord parce que la Tunisie, en comparaison à d'autres pays comme l'Algérie ou le Maroc, est un pays de cinéma, avec une tradition, de cinéma amateur, de cinéphiles, de critiques et de festivals. Ça compte et c'est très important. Je suis sûr qu'il va se développer. Mais comment et dans quel sens, j'aurai plus de mal à le dire. Avant, il se développait d'une façon centralisée. Même les cinéastes qui venaient des régions étaient basés à Tunis. Je pense qu'il va y avoir un éclatement, comme l'expérience de Ridha Tlili à Sidi Bouzid et d'autres jeunes dans les régions. Je pense que ça va déjà prendre cette forme-là, que le rapport au centre va changer. Deuxièmement, je pense que ça va aller vers plus de diversité et vers plusieurs types de films, où les genres se mélangent. Dans les cinémas des années 70 et 80, on pouvait trouver des traits communs. Là, on est dans une diversité et un éclatement, tout en étant dans l'ici et maintenant comme dans les films de Jilani Saadi. La dimension expérimentale va être plus importante dans les films, mais sans forcément se revendiquer de ce genre, car finalement, tout le monde expérimente. Après, il faut que l'institution suive car, elle est très en retard. Elle ne sait pas quoi faire pour la profession. Il y a une sorte de perplexité et une absence de politique claire et homogène face à la nouvelle réalité du cinéma en Tunisie. Et cela doit aller au-delà des subventions. L'Etat doit être attentif aux nouvelles générations, aux nouvelles méthodes de tourner, aux nouveaux modes de diffusion, etc. Ça demande une réflexion, une écoute et du travail.
Et la critique cinématographique dans tout ça?
Je crois que l'écriture sur le cinéma est liée à l'espace dont disposent les critiques et il n'est pas large. Beaucoup de gens s'y intéressent et veulent écrire, il y a des blogs dédiés au cinéma, mais contrairement à d'autres pays, la profession de critique de cinéma n'existe pas. Les critiques sont un peu orphelins, pas réunis, c'est ce qui les fragilise. Mais moi j'y crois et je pense que c'est quelque chose qui va venir. Peut-être grâce au cyberespace, à des publications plus régulières. Là encore ça va se développer de façon éclatée, qu'elle soit individuelle, collective ou associative. Il y a de plus en plus d'émissions de télévision dédiées au cinéma. Quant aux journaux, je pense qu'ils sont en retard et ça n'a pas l'air de les intéresser. Aussi, la critique reste liée à la production. S'il n'y a pas beaucoup de films, il y a peu d'écrits. S'il y a beaucoup de films, les gens chercheront à avoir des avis sur eux. C'est souvent lié.
Entre fictions et documentaires en Tunisie, où réside le renouveau à votre avis ?
Je pense que le renouveau vient pour le moment du côté du documentaire. C'est peut-être parce qu'il y a moins de contraintes et plus de liberté, qu'ils sont dégagés des pesanteurs financières. La fiction continue d'exister et il y a de temps en temps des propositions intéressantes mais je pense que ça va se mélanger plus. Les frontières vont devenir beaucoup plus souples et plus mobiles.
Peut-on vraiment distinguer entre avant et après révolution pour cette production?
Oui sans doute, mais il n'y a pas que ça. Le changement politique y est pour beaucoup mais je pense que c'est un changement plus global, culturel, de génération, technologique, qui est derrière cela. Les jeunes cinéastes en Egypte, où la révolution n'a pas abouti, ou en Algérie, où la situation est bloquée, sont comme les jeunes cinéastes tunisiens, même avec la différence de contexte. Evidemment, en Tunisie cela a été favorisé par la liberté acquise après la révolution. Sous Ben Ali, certains films n'auraient même pas pu voir le jour.
Trouvez-vous les jeunes cinéastes en Tunisie en rupture ou en continuité avec les générations qui les ont précédés?
Il y a sans doute un sentiment aigu de différence chez les jeunes, voire de rupture. Il vient entre autres de leur rapport à l'institution. Les anciens n'ont pas été gâtés par l'Etat non plus, mais ils sont plus liés à l'institution, alors que les jeunes ne le sont pas du tout. Dans le même temps, je pense que c'est un rapport entre générations tout à fait naturel et l'Histoire va le prouver. Il y a aussi des jeunes qui collaborent avec des producteurs anciens. Ce n'est pas la guerre !
Quelle est la prochaine étape pour «Premiers gestes» ?
La prochaine étape pour «Premiers gestes» aura lieu en Alexandrie et au Caire, aux alentours du 20 mars, avec des partenaires sur place. D'ici décembre, nous allons essayer de faire une tournée dans les pays méditerranéens avec ces films, dans le même esprit de débats et d'ateliers. L'an prochain, l'aventure continue avec une nouvelle sélection.


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