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Je suis un comédien qui a un vécu
Entretien du lundi - Mohamed Ali Ben Jemaa
Publié dans La Presse de Tunisie le 22 - 02 - 2016

Comédien caméléon, et il aime bien ce qualificatif, à chacune de ses expériences, il repousse les limites, va à contre-courant et parfois il fait la sourde oreille aux critiques qu'elles soient bien ou malveillantes. Avec le projet «Koum Ibni» (lèves- toi et construis), Mohamed Ali Ben Jemaa se lance dans une nouvelle expérience qui tente de valoriser l'idée du héros en Tunisie. Une idée que les régimes arabes ont toujours réfutée... Entretien
Vous faites l'actualité avec le projet «Lèves-toi et construis» (Koum Ibni). Pourquoi ce concept?
C'est une idée qui est née dans l'enceinte de l'espace culturel «El Makhzen» qui a aujourd'hui 12 ans d'âge. Dans ses débuts, l'association que j'ai fondée a organisé un événement avec un tagueur en association avec le Centre culturel américain. Les enfants ont été impressionnés par les graffitis. Ensuite on a décidé de faire un festival de hip hop. On allait même inviter des artistes de Californie. Tout était fin prêt mais l'attaque de l'ambassade américaine a fait que cet événement n'a pu avoir lieu. Lorsque les choses ont repris leur cours plus au moins normal, on a réfléchi autour d'un projet toujours baptisé «Heroes built» que nous avons traduit en «Koum Ibni». Au début c'était un concours entre six gouvernorats autour d'un graffiti. Chaque artiste doit taguer sur un mur son héros, ou son leader. Nous offrons ensuite les moyens et le matériel nécessaires à l'artiste... Toute cette performance a abouti à un petit clip vidéo. Plusieurs autres gouvernorats ont demandé à participer à ce projet. On a donc augmenté le budget pour l'étendre sur les 24 gouvernorats. C'est ainsi qu'on est sorti du premier tag fait à «El Makhzen» pour colorer toute la Tunisie. Au sein de ce projet il y a aussi des concerts de musique avec Hatem Karoui et Mohamed Hedi Agrebi qui ont accompagné les tags qui représentent Oussama Mellouli à El Menzah 6 et Issam Barhoumi, champion en arts martiaux, à El Mourouj. Le projet «Koum Ibni» comporte cinq spectacles avec un méga-concert pour la clôture où il y aura du pop, du rock, du reggae, etc. Et où un grand hommage sera rendu à tous les tagueurs.
Qu'attendez-vous réellement de ce projet ?
C'est un projet qu'on a réalisé pour pousser les jeunes à écrire une idée et à l'envoyer à ce concours. C'est ouvert à tous les jeunes et on est agréablement surpris par plusieurs initiatives comme ces jeunes filles qui veulent transformer la cave de leur lycée en théâtre, d'autres veulent colorer les maisons de retraite. Les projets sélectionnés obtiennent une bourse. Cela dit je suis très content de la collaboration entre le Makhzen culturel, le Centre culturel américain et le ministère de la Culture sur un projet qui s'adapte à la réalité des choses. J'espère qu'on va faire un spectacle hors norme à la fin de cette aventure «Koum Ibni».
Il y a une commission qui étudie les projets et octroie les bourses?
Il n'y a pas de commissions; ce sont les internautes qui votent, cela donne de la dynamique. Chaque gouvernorat doit défendre le projet de son artiste et chaque artiste doit défendre son projet en appelant ses amis à la rescousse. Tout ça pour que les jeunes ne restent pas dans l'attente et l'immobilisme. C'est en poussant les jeunes à l'action qu'on peut créer des héros.
Pour moi, le directeur d'école qui a construit un théâtre au sein de l'institution scolaire à Bousalem est un héros. La femme qui a un diplôme d'enseignant en mathématique et qui travaille comme bergère parce qu'elle n'a pas trouvé un emploi est une héroïne. A cela s'ajoutent le basketteur Salah Mejri, Mahmoud Messaâdi, Mohamed Ali Hammi, entre autres, ce sont eux les leaders. L'idée est qu'il y a des gens qui ont travaillé pour devenir des héros et rester dans l'histoire.
Pendant cinquante ans, les présidents tunisiens n'ont pas mis en valeur ces figures de «héros» pour être les seuls leaders du pays. C'est un travail politique que vous faites aussi...
Je fais surtout un travail de mémoire ; cette opération revalorise des gens comme Mahmoud Messaâdi, Farhat Hached, Ali Ben Ghdahom, Mohamed Ali Hammi, Mohamed Jamoussi. Faire revivre ces héros tunisiens constitue une fierté pour moi tout en offrant des modèles positifs et de nouveaux chemins à suivre. Nos héros doivent être des repères positifs pour nous. Même les tagueurs en réalisant ces œuvres peuvent devenir des stars, il suffit de leur donner leur chance.
Quels sont les héros les plus tagués jusque-là ?
Maintenant il y a un équilibre entre les sportifs, les hommes de culture et les martyrs dont les Tunisiens morts lors de la bataille de Bizerte et le jeune berger sauvagement assassiné par les terroristes. Quand on voit le travail final dans ces 24 gouvernorats qui fera l'objet d'un livre et d'un documentaire, on se dit qu'on a une histoire contemporaine très riche et qu'on a de vrais leaders. Les jeunes doivent suivre leurs pas... Et pas de James Bond ou de Superman. En même temps je crois qu'un pays propre et coloré ne peut donner que des ondes positives. Je cite l'exemple d'un village mexicain (Tijuana) auquel les artistes ont donné les couleurs de l'arc-en-ciel. Des études ont prouvé que le taux de criminalité a chuté ensuite.
Douze ans après où en est «El Makhzen» ?
Il suit son bonhomme de chemin avec son club de photos très actif. Noômane Hamda, en tant que professeur de théâtre et coach, anime un club de théâtre. Tous les dimanches on fait des projections gratuites et des débats pour les enfants. «El Makhzen» est aussi un lieu de rencontres qui s'agrandit. Actuellement à «El Makhzen», on vise un théâtre de poche de 80 places, on projette également de produire des spectacles entre la musique et le stand-up... c'est pour ça qu'on est en train de travailler d'arrache-pied pour donner des ailes à nos rêves. C'est une dynamique qui me rappelle celle de «Taht essour»...
Dernièrement, vous avez repris le cinéma avec le film de Ridha El Béhi...
«Reprendre» est le mot qu'il faut. Le dernier long métrage dans lequel j'ai joué remonte à sept ans avec Brahim Letaief Cinecitta. Ridha Béhi a pensé à moi pour interpréter un personnage pas facile et j'étais très content d'interpréter ce personnage. C'est un film dont le propos m'intéresse beaucoup.
A part les courts métrages, on a l'impression que vous étiez écarté des longs métrages...
C'est peut-être à cause de mon expérience dans la musique et le rap qui a donné l'impression que l'acteur est en train de s'emmêler les pinceaux et qu'il se perd dans tous les sens. C'est une image qui m'a peut-être desservi dans le cinéma mais je ne regrette pas d'avoir vécu cette expérience de rappeur. Je ne regrette pas parce que j'ai beaucoup appris des artistes underground que j'ai côtoyés. En tant qu'acteur j'ai beaucoup appris de cette expérience. Le rap m'a permis de m'éloigner de mon image bcbg parce que je lutte contre l'image stéréotypée. Je ne veux pas être enfermé dans une image. Je suis un rebelle. En tout cas ça m'a permis d'organiser des spectacles d'ouverture comme celui des JTC par exemple mais je reste convaincu que mon expérience d'acteur a gagné en maturité. Je suis un comédien avec un vécu.
Votre regard sur le cru du cinéma tunisien cette année ?
Il y a de bons films mais la plupart (que je quantifie à 70%) me font dire «heureusement que je n'y ai pas participé». Quand je vois la direction d'acteurs et les pseudos-réalisateurs qui font des films, je me dis que je l'ai échappé belle en n'ayant pas de rôle dans ces films !


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