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Démographie — Vieillissement de la population, baisse de la fécondité: La Tunisie face à de profondes mutations
Publié dans La Presse de Tunisie le 04 - 06 - 2023

Sur le plan démographique, on tend de plus en plus à s'approcher du modèle européen, mais la situation économique de notre pays est tout autre. Si, en Europe, les décideurs ont pris la peine de se préparer à ces mutations profondes, avec la prise de mesures et décisions appropriées, il n'en est pas de même pour notre pays qui est toujours confronté à une grave crise économique.
Les statistiques actuelles nous éclairent sur les tendances démographiques que les décideurs ne prennent jamais en compte pour se projeter dans le futur et tracer les politiques idoines axées sur des besoins spécifiques. Elles constituent une prémonition quant à une situation à laquelle il faut bien se préparer pour se placer dans des démarches proactives. L'âge moyen en Tunisie ne cesse d'augmenter. Les conséquences se font déjà ressentir avec un indice synthétique de fécondité qui s'approche de celui enregistré en Europe, alerte Hassène Kassar, chercheur et professeur de démographie et sciences sociales à l'Université de Tunis et auteur de plusieurs études sur la question démographique.
La main-d'œuvre étrangère pour rétablir l'équilibre perdu
Pour mieux comprendre la vague d'immigration des Subsahariens vers la Tunisie ces dernières années, il faut remonter aux causes originelles et se référer à des études qui ont été effectuées par les soins des chercheurs tunisiens mais qui sont passées sous silence.
Les décideurs n'ont pas jugé utile de les prendre en considération alors que davantage d'incertitudes et d'instabilité se dessinent à l'horizon. Notre pays a besoin aujourd'hui de la main-d'œuvre étrangère.
Ceci sonne faux pour une grande majorité d'autant plus que le taux de chômage est très élevé en Tunisie. Il est estimé pour le premier trimestre de l'année 2023 à 16.1%. C'est que les jeunes aujourd'hui tournent de plus en plus le dos au travail précaire, aux petits boulots qui ne nécessitent pas de formation professionnelle. Une aubaine pour les migrants subsahariens et pour les petites et moyennes entreprises.
Durant les prochaines décennies, « le pourcentage d'adultes en âge de travailler diminuera fortement dans de nombreux pays. Certains pays dont la Tunisie, la Turquie, le Mexique, la Thaïlande, pourraient bientôt avoir besoin de plus de travailleurs étrangers parce que leur population n'augmente plus », alerte à son tour la Banque mondiale selon un rapport sur le développement dans le monde 2023 publié en avril dernier se rapportant aux migrants, réfugiés et sociétés.
Ce constat est confirmé par Hassène Kassar, « Le phénomène de l'arrivée massive des Subsahariens était inéluctable et il est presque impossible de mettre un terme au phénomène de l'immigration qui est observé partout dans le monde. Pour survivre, ces immigrants sont en quête perpétuelle de travail et de stabilité ».
La Tunisie sur les traces de l'Europe
La société tunisienne connaît une profonde mutation marquée en particulier par une baisse de l'indice synthétique de fécondité (ISF) qui a régressé ces dernières années en raison de plusieurs facteurs. Il est passé à 2.2 enfants par femme en 2016, à 2 en 2020 pour descendre encore plus en 2021. Il est actuellement de 1.8.
Ces statistiques nous rapprochent de celles enregistrées en Europe. Le seuil est de 1.7 pour la France. Il ne permet plus le renouvellement des générations dans notre pays. Le seuil doit être équivalent, au minimum, à 2.05 enfants par femme pour le remplacement des générations. Un grand point d'interrogation en l'absence de mesures susceptibles de faire augmenter l'ISF.
L'héritage moderniste de Bourguiba ayant conduit à l'émancipation de la femme et son entrée dans la vie active (Code du statut personnel, les politiques de planification familiale visant le contrôle de la vie reproductive des femmes, la loi de réforme de l'éducation de 1958), ainsi que l'adoption du Plan d'ajustement structurel (PAS) adopté dans l'année 80, ont conduit à de profondes mutations dans la société tunisienne.
La Tunisie a très vite relevé le défi de la modernisation contrairement aux autres pays du monde arabe et maghrébin. L'indice de fécondité en 1966 était de 7.16 enfants par femme. En 2004 cet indice a nettement baissé pour se stabiliser à 2.04. Le nombre de personnes âgées entre 20 et 30 ans a explosé dans le pays durant la période de l'entrée en vigueur du PAS qui a été adopté dans un contexte économique difficile et qui a impacté la société tunisienne. La confrontation de l'Etat avec ces jeunes qui aspiraient au travail était inévitable. L'effritement de la classe moyenne s'en est suivi.
La politique de modernité observée en Tunisie après l'indépendance est primordiale pour mieux comprendre les mutations enregistrées dans la société tunisienne. De nos jours, on se marie de plus en plus à un âge avancé en raison notamment des études pour les deux sexes. Avec la montée du leadership féminin, la conception du mariage a radicalement changé et on ne s'oppose plus à l'idée de retarder l'âge de mariage. Le facteur important qu'on devrait prendre en considération est celui de la nuptialité selon Hassen Kassar.
Mariage, les diplômés ne sont pas pressés
« En Tunisie, comme dans les autres pays du Maghreb, la période de célibat n'a cessé de se prolonger depuis les années 1960, bouleversant les rapports entre générations et entre femmes et hommes », souligne une étude élaborée sous la direction de France Guérin-Pace, directrice à l'Institut national d'études démographiques en France et professeur de Hassène Kassar, publiée sous l'intitulé « Tunisie, l'après-2011-Enquête sur les transformations de la société tunisienne » et présentée en décembre 2022 à Tunis.
On est passé de 20.2 ‰ en 2013 à 11.2‰ en 2021 d'après l'INS. Ce taux va continuer à observer une courbe descendante. On se marie moins et à un âge plus avancé (entre 30 et 31 ans) et pour un couple de diplômés, le mariage survient à l'âge de 35 ans, d'où la baisse de l'indice synthétique de fécondité et, conséquemment, du taux de natalité. Ceci sans compter le phénomène croissant du divorce autour duquel on ne dispose toujours pas de statistiques crédibles.
En 2013, le taux de natalité a été de 20.5‰, en 2018 de 19.4‰, en 2021 de 14.8‰ alors que le taux de mortalité a relativement stagné avec 5.7‰ en 2013, et 6.8‰ en 2021 et ce, en raison du changement de la structure démographique marquée par l'augmentation du nombre de personnes âgées.
« Notre population va vieillir à un rythme rapide à l'avenir sur fond de profondes mutations », alerte la même source. L'Etat est appelé à mieux légiférer dans ce contexte, à s'impliquer davantage dans les politiques et programmes de soutien et d'assistance en particulier au profit des jeunes diplômés et d'autres franges de la société et créer ainsi un environnement favorable au mariage et à la naissance des enfants.
Sur le plan démographique, on tend de plus en plus à s'approcher du modèle européen, mais la situation économique de notre pays est tout autre. Si, en Europe, les décideurs ont pris la peine de se préparer à ces mutations profondes, avec la prise de mesures et décisions appropriées, il n'en est pas de même pour notre pays qui est toujours confronté à une grave crise économique.
« La transition est normale », souligne Hassen Kassar. « Elle est vécue dans différents pays développés à l'exception des pays de l'Afrique de l'Ouest et du Centre dont la proportion des jeunes reste majoritairement élevée. Les décideurs doivent en prendre compte et être attentifs à certaines études pour saisir à temps les messages véhiculés par les démographes concernant les mutations sociales et leurs causes ».


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