Par Raouf SEDDIK Exigence de souveraineté et d'unité du point de vue de l'autorité politique, le désarmement des milices au Liban et en Palestine se heurte à l'invocation d'une légitimité historique liée à la résistance à l'ennemi israélien... L'activité diplomatique continue de nous tenir en haleine au Moyen-Orient, entre les négociations qui reprennent à Genève autour de la paix en Syrie, la mobilisation contre la menace terroriste de la part de pays arabes regroupés en coalition — que le terrible attentat du nord Sinaï a rendu encore plus urgente — et qui a fait l'objet d'une réunion des ministres de la Défense le 26 novembre dernier à Riyad, la tension entre l'Arabie Saoudite et l'Iran (avec les récentes accusations, lancées contre le Guide suprême l'Ayatollah Khamenei, d'être un «nouveau Hitler»), la révolution politico-religieuse engagée par le prince héritier en Arabie Saoudite, les derniers coups de grâce assénés au groupe Etat islamique dans les zones désertiques de la frontière syro-irakienne... A quoi on peut encore rajouter le rapprochement entre le Fatah et le Hamas, suite en particulier à l'accord survenu au Caire le 12 novembre dernier et, également, le différend entre Saad Hariri et le Hezbollah autour de la nécessité de respecter la souveraineté et l'unité de l'Etat libanais... Ces deux derniers éléments de l'actualité de la région moyen-orientale, un peu noyés dans la multitude des autres que nous venons d'évoquer, présentent une importance particulière qui n'est pas toujours appréciée à sa juste valeur. Mais que chacun peut deviner. Rappelons que l'accord interpalestinien du 12 novembre a laissé en suspens la question du désarmement des milices, de la branche militaire du Hamas. Vendredi prochain, on doit assister au passage de témoin, à Gaza, entre les autorités sous tutelle du Hamas et celles relevant du gouvernement conduit par Rami Hamdallah. D'ores et déjà, quelques administrations ont changé de main, même si on note un certain retard par rapport au calendrier programmé. Il s'agira après-demain de donner à ce transfert sa dimension complète, en attendant l'organisation de nouvelles élections... Saad Hariri : deux questions au Hezbollah Mais le désarmement des milices est le point sensible de l'accord. Tout pourrait être remis en cause si le Hamas décidait de maintenir armées ses milices aux côtés des forces de police. Mahmoud Abbas a prévenu que sa position resterait inflexible en matière notamment de paiement des salaires des fonctionnaires tant que le passage de l'autorité ne serait pas complet. Ce qui vise en particulier le volet de la sécurité et du contrôle des frontières. Et il a justement cité le Liban comme exemple d'une situation sécuritaire qu'on ne saurait accepter... Or le Hamas ne semble pas disposé à composer sur ce chapitre : «Les armes de la résistance forment une ligne rouge, ce n'est pas un sujet ouvert à la discussion», a déclaré un haut responsable du Hamas, lundi dernier. Bref, il semble bien qu'une nouvelle crise soit en vue. La situation au Liban est très analogue. L'affaire de la démission du Premier ministre le 3 novembre dernier, qui a défrayé la chronique sur fond de prise d'otage supposée de l'intéressé par les autorités saoudiennes, n'a fait que rappeler à l'opinion arabe et internationale la réalité du problème. Et la nécessité d'apporter une réponse à cette double question : premièrement, comment un Etat peut-il s'accommoder de l'existence en son sein d'une organisation armée qui ne relève pas de son autorité et, deuxièmement, comment un acteur politique peut-il jouer son rôle sur la scène publique libanaise tout en étant dans une relation d'alliance et d'obédience à l'égard d'une puissance étrangère, en l'occurrence l'Iran ? Saad Hariri a bien fait comprendre, lors de son retour au Liban le 21 novembre, que sa démission, bien que non confirmée, restait suspendue, conditionnée par la possibilité d'un accord avec le Hezbollah autour de ces deux questions mentionnées. L'organisation en question avait immédiatement réagi en déclarant qu'elle était disposée au dialogue. Est-ce à dire qu'elle est prête à désarmer, ou les bonnes dispositions vont-elles se heurter à ce seuil, à cette «ligne rouge», comme l'exprime le responsable du Hamas face aux exigences de l'Autorité palestinienne ? Nous verrons. La pression du soupçon La difficulté de ces deux situations vient du fait que l'exigence, très légitime, de faire respecter la souveraineté et l'unité au sein d'une entité politique, non seulement par les autres entités à l'extérieur, mais aussi par les différents acteurs du jeu politique à l'intérieur, cela revient ici à se plier aux exigences d'Israël. Ou tombe en tout cas sous le coup du soupçon selon lequel les gouvernants se seraient placés eux-mêmes dans une posture de soumission à «l'agenda» américano-israélien, pour reprendre la terminologie habituelle quand on aborde ces sujets... Un soupçon qui est de nature à les fragiliser. Car qui ignore que le désarmement du Hamas et du Hezbollah représente une exigence prioritaire du gouvernement israélien ? Toute l'habileté dans la manœuvre consiste pour les deux autorités, palestinienne et libanaise, à ne pas céder à la pression du soupçon que nous venons d'évoquer, à s'en tenir à l'impératif incontournable de la souveraineté et de l'unité, quitte à se montrer par la suite intraitable sur le terrain de la négociation et du jeu diplomatique au sujet des conditions d'une paix durable dans la région. Il est évident que si le Liban et la Palestine parvenaient à obtenir du Hezbollah et du Hamas le total désarmement, la balle serait déjà dans le camp du gouvernement israélien, auquel il reviendrait de montrer au monde qu'il n'est pas installé indéfiniment dans la dérobade quand il s'agit de construire une paix nouvelle en rendant justice à autrui.