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Du pont de la Loire au pont de la Medjerda...
Souvenirs
Publié dans La Presse de Tunisie le 18 - 10 - 2010

… ou l'histoire d'une lutte fraternelle contre les maladies contagieuses à l'époque du protectorat
Le 20 mars 1956, la France et la Tunisie concluent un accord par lequel la France confirme officiellement l'indépendance de son ancienne colonie. Une page de l'histoire des relations franco-tunisiennes est tournée. Le protocole stipule que les deux gouvernements reconnaissent que le développement harmonieux et pacifique des rapports franco-tunisiens répond aux impératifs du monde moderne, et qu'en fondant leurs rapports sur le respect mutuel et entier de leurs souverainetés, dans l'indépendance et l'égalité des deux Etats, la France et la Tunisie renforcent la solidarité qui les unit, pour le plus grand bien des deux pays. Toutefois, le sens premier du respect mutuel peut se perdre, tant que certains, des deux rives de la Méditerranée, ignorent la nature des relations franco-tunisiennes, et tant qu'on n'a pas mis en valeur les liens d'échanges. L'historien n'est pas censé condamner ou justifier la colonisation. Pour intervenir dans ce débat, nous avons choisi un domaine et une femme. S'agissant du domaine, il n'est autre que le celui de la santé durant la période coloniale; quant à la femme, nous avons choisi une Française, un médecin sans frontière, venue de Nevers.
Du pont de la Loire…
Le 27 avril 1903 naît Anne Solange Jeanne Lavault dans une famille d'universitaires à Nevers. Elle eut très tôt la vocation médicale en accompagnant dans ses visites son grand-père, médecin dans la Nièvre. Après avoir passé sa thèse en 1929, elle part pour Tunis où elle est interne à l'hôpital Sadiki. Son amour pour les Tunisiens et le pays la pousse à suivre des cours d'arabe. C'est là qu'elle rencontre son futur mari le Docteur Paul Ruyer, né à Plainfaing dans les Vosges, interne de la Faculté de Nancy, ayant répondu comme elle à l'appel d'affiches placardées dans les facultés de médecine françaises demandant aux étudiants diplômés de consacrer six mois de leur vie à soigner des populations manquant de médecins. Durant les quatre ans d'internat à l'hôpital Sadiki, elle avait côtoyé les premiers médecins tunisiens, citons comme exemple le célèbre médecin et chirurgien Salah Azaïz. L'engagement d'Anne Solange Jeanne Ruyer commence avec un choix difficile : le métier de médecin de la santé publique à Ebba-Ksour en février 1933. Trois ans plus tard, l'appel du pont mouradite lui dicta de travailler à Mejaz El Bab. Etrange destin de voyager d'un pont à l'autre, du pont de la Loire à celui de la Medjerda.
… au pont de la Medjerda
C'est dans un contexte très difficile que notre Nivernaise commença sa carrière de médecin. Nous parlons évidemment du contexte sanitaire qui caractérisait le pays, les épidémies et les endémies étaient l'ennemi public numéro 1. Elle avait le choix entre le statut de médecin ordinaire du système colonial ou bien l'engagement. Le médecin de cette période folle était avant tout un militant. Elle admirait le travail formidable et l'humanisme d'un certain Ernest Conseil, le précurseur de l'épidémiologie ; Adrien Loir, Charles Nicolle, Auguste Cuénod, Roger Nataf et Georges Villain. Autour d'elle, il n'y avait que des hommes. Toutefois, elle était au milieu d'un autre danger qui guettait, non seulement la ville, mais encore la campagne. Le lexique médical contenait déjà les termes de peste urbaine et peste rurale. Le pays était en proie à la fièvre récurrente, le typhus exanthématique, le choléra, la lèpre, le trachome, la tuberculose, le paludisme et la variole.
Anne Solange Jeanne Ruyer n'avait pas cherché le confort en s'installant à Tunis, en travaillant dans les grands hôpitaux ou dans les instituts de recherches. Dès son arrivée en Tunisie, elle avait compris qu'elle serait utile dans les campagnes et non dans les villes. En adhérant activement à la campagne massive de vaccination par le BCG à la veille de l'Indépendance, elle voulait une vaccination pour tous. Pour lutter contre les maladies sociales, elle avait contribué à mettre en place un organisme d'hygiène social et de médecine préventive dans les zones rurales. La santé de la mère et de l'enfant était l'une de ses préoccupations quotidiennes. Pour cela, elle avait lutté sans merci contre le syphilis ubiquitaire et, à l'aide de son époux, elle avait réussi à mettre en place une certaine inspection médicale des écoles.
Traversant à gué
Depuis 1939 et jusqu'en 1956, Anne Solange Jeanne Ruyer avait réussi à garantir aux habitant de Mejaz El Bab la victoire contre les épidémies et les endémies. Elle était coriace et, malgré la naissance de six enfants, elle n'a jamais oublié son premier devoir : sauver la vie des gens. Elle n'était pas pratiquante : le dimanche, elle préférait l'hôpital à l'église. Les colons n'étaient pas sa tasse de thé, elle trouvait son bonheur dans l'apprentissage des noms de plantes en arabe et en berbère, en écoutant les Médjeziens les nommer.
Tout commence avec la deuxième guerre mondiale. On la trouve à Mejaz El Bab où elle s'emploie ensuite à la remise en marche de l'hôpital, sérieusement endommagé par les bombardements. Dans le grand secteur qui est sous sa responsabilité, aidée de ses infirmiers, elle combat les épidémies : le paludisme, le typhus exanthématique, le typhus récurrent qu'elle contracte ainsi que son mari, le Docteur Paul Ruyer, le trachome. Elle s'occupe de la santé des habitants. Elle prend en charge le service de protection infantile appelé «la Goutte de lait» ; les femmes tunisiennes venaient volontiers la consulter et lui amenaient en confiance leurs enfants.
Rémunérée comme médecin par le gouvernement français mais tenue de remplir les fonctions de médecin et de directeur d'hôpital, elle était donc chargée d'une triple mission : direction, soins médicaux et prévention des maladies. Il fallait simultanément diriger l'hôpital et son personnel médical, prodiguer gratuitement ses soins aux malades (non seulement à l'hôpital mais également dans les dispensaires de son secteur, où elle avait organisé des tournées médicales régulières), surveiller les enfants des écoles, assurer des séances de vaccination notamment contre la variole et lutter contre le paludisme.
Au début des années 50, n'ayant pas de personnel de bureau, elle devait tenir elle-même les registres administratifs. Le vieil hôpital se révélant trop petit, un autre bâtiment plus grand et plus moderne fut construit en 1950-51 en dehors du village pour accueillir davantage de malades. Elle s'occupa du déménagement en 1952, tout en continuant d'assurer ses soins à la population et aux nombreuses mamans qui venaient mettre au monde leurs enfants dans le nouvel hôpital. De très nombreux malades affluent, dont certains sont atteints du tétanos, qu'elle soigne et dont elle guérit beaucoup d'entre eux, malgré les moyens rudimentaires de l'époque. Le paludisme et la tuberculose sévissent. De nombreuses personnes sont piquées par des scorpions. Les maladies ophtalmiques comme la conjonctivite ou le trachome, si invalidants, étaient une grande préoccupation.
Cette mission était constante, de jour comme de nuit, sans tours de garde avec des nuits souvent interrompues par des urgences diverses. Cette mission de santé s'exerçait sur un vaste secteur géographique, étant donné qu'elle était aussi responsable des villages des environs de Medjez : ainsi, le mardi matin, madame le Docteur Anne Solange Ruyer se rendait en consultation au Goubellat, le mercredi à Oued Zarga et, le vendredi, à Testour ; elle assurait également des consultations à Toukabeur-Chaouach.
Anne Solange Jeanne Ruyer a elle-même dessiné le plan de son rayon d'action autour de Medjez : au sud le Cheikhat des Ouled Akrim, et ensuite, dans le sens des aiguilles d'une montre : le Cheikhat de Testour, le Cheikhat de l'Oued Zarga, le Cheikhat de Chaouach, le Cheikhat des Ouled Abdenour, le Cheikhat des Ouled Khezem, le Cheikhat de Sidi Médien et le Cheikhat des Ouled Lamir. Elle était donc souvent sur les routes pour se rendre dans les écoles et dans différents lieux de son secteur, dans un rayon parfois de 60 kilomètres, avec des déplacements peu aisés : pannes des véhicules sur les pistes et débordements imprévisibles des oueds. Les équipements à l'époque étaient assez rudimentaires, mais l'équipe médicale était toujours là pour secourir les malades. En son absence, les dispensaires étaient utilisés par les infirmiers itinérants qu'elle dirigeait et qui travaillaient étroitement avec elle, lui signalant les cas graves et amenant les malades à la consultation. Après la guerre, avec la diffusion de la DDT, le typhus, en tant qu'épidémie mortelle, a disparu. La grande priorité était devenue la lutte contre le paludisme. Les infirmiers parcouraient les douars et préparaient des lames de sang des malades afin de savoir où sévit le paludisme et sous quelle forme. Madame le Dr Anne Solange Ruyer tenait sans arrêt des cartes des lieux, des cartes «renseignées» selon les résultats des analyses de sang. En application des directives médicales de l'époque, elle envoyait ses infirmiers traiter les eaux stagnantes autour de ces douars signalés afin de lutter contre la prolifération des anophèles. La Direction de Tunis lui fournissait de petits poissons appelés gambusias qui, lâchés dans les eaux stagnantes, mangeaient les larves d'anophèles en diminuant ainsi la pollution et le risque de contamination.
Cette mission de direction, de soins médicaux à la population, de prévention des maladies, nécessitait une énorme disponibilité, beaucoup de dévouement et un travail harassant. Madame le Docteur Anne Solange Ruyer n'aurait jamais pu mener à bien cette tâche sans l'active participation de toute son équipe médicale qui lui a constamment apporté son efficace contribution. Ces remarquables infirmiers tunisiens, à propos desquels elle a adressé de très élogieux rapports à la Direction de la santé publique, ont été admirables dans leur dévouement à l'égard de leurs malades. Ensemble, médecin et infirmiers ont été les pionniers de la médecine moderne.
En participant à la lutte contre le typhus, le paludisme et pour son dévouement, on l'avait décorée du Nichan Iftikar.
Faculté des Lettres - La Manouba
Membre de l'Association de Sauvegarde de la ville de Mejaz El Bab


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