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Conteur in fabula
Publié dans La Presse de Tunisie le 02 - 04 - 2013

C'est dans le cadre de Pelliculture que le Club Tahar-Haddad organise la projection de cinq films inédits de Naceur Khemir. L'ouverture a été effectuée avec la projection du film Schéhérazade (2011).
Naceur Khemir est conteur, peintre et réalisateur tunisien. Polyvalent, il nous berce de mysticisme et de mystère à travers sa vision du monde, une vision qui prend en charge toutes les dimensions : artistique, plastique, esthétique, socio-historique, philosophique, etc. et qui, en joignant son expérience artistique à d'autres arts comme la calligraphie, la sculpture, le dessin et la littérature, demeure parmi l'un des plus éminents artistes en Tunisie.
Voulant réhabiliter le statut du conteur dans la culture arabe, le cinéaste s'est promis de s'engager dans un ouvrage colossal: celui de revoir le conte arabe en images, en calligraphie, et en littérarité singulières.
En 1982 et 1988, cet engagement fut physique ; c'est lui-même le conteur en chair et en os : à Paris, les Mille et Une Nuits ont illuminé le Théâtre national de Chaillot avec le scénographe éminent Yannis Kokkos.
Fantaisie
Le conte relève de la littérature orale. C'est un récit qui a eu du succès, notamment avec l'histoire des Mille et Une Nuits qui est un texte fondateur de la culture arabe: la sultane Schéhérazade et le sultan Shahriar. Un homme et une femme, et la vie qui tourne toujours autour de ces deux personnages. Ce texte traduit dans toutes les langues du monde est impressionnant, et le premier qui l'a traduit est le célèbre orientaliste français Antoine Galland. Le traduire n'est plus le trahir mais plutôt le faire connaître et le faire circuler dans le monde entier.
Le film commence par une chaise, un pêcheur, et un conteur. Tout au long du film, l'eau est omniprésente : la mer, qui est un élément symbolique dans le film de Nacer, montre que l'espace aquatique représente la profondeur des contes, les agitations de la mer évoquent les éléments perturbateurs de l'histoire contée, on voit le pêcheur qui jette l'ancre et le filet au fond de la mer quand le conteur lance son encre et réécrit le conte en allant pêcher les récits les plus fabuleux. L'eau dans son film est aussi régénérescente : elle guérit, on la perçoit d'ailleurs dans le film à l'image du conte, éternelle dans son mouvement, mais ressurgissant à chaque fois d'une autre manière, ce qui prouve sa lutte incessante contre la mort. Ainsi, la parole du conteur-cinéaste est une parole vivante qui se revivifie. D'ailleurs, Georges Lucas disait que «les cinéastes sont les conteurs d'aujourd'hui».
Le film de Khemir chancelle entre le réel et la fiction, d'une part, on voit le fantaisisme, l'imaginaire et le biscornu, et d'autre part, on le trouve pris en otage comme narrateur dont les historiettes sont démunies de didactisme et de moralisme. On a l'impression que ces histoires sont infinies et inachevées ; cette approche-là traduit le choix du réalisateur d'une mise en abyme fort significative : l'œuvre est une esquisse, un brouillon d'un film ouvert à l'infini dont le but est de laisser le lecteur et/ou le spectateur plus libre et plus délié dans ses interprétations. Le conteur est à la fois acteur dans l'histoire fictive, mais aussi spectateur: il observe l'univers fictionnel analogue au nôtre et regarde les autres personnages.
Ce film qui est le fruit d'une libre imagination casse les frontières entre le signifiant et le signifié ; il s'inscrit dans une spirale qui n'a pas de fin, et dit explicitement que le conte est un genre polymorphe, souple et très riche. Cet esthète révèle que la poétique et la poésie sont au cœur du conte. Dans sa lecture des contes comme dans sa façon de filmer, Nacer a mis en relief le rythme, la rime et l'allitération afin de séduire le spectateur. Il voit que l'esprit et l'âme des populations ont toujours «besoin d'horizon et d'imaginaire», ce qui rejoint l'idée du cinéaste et écrivain Peter Handke qui pense que «quand une nation perd ses conteurs, elle perd ses enfants.» L'artiste ajoute que le conte peut être charpenté grâce au mythe qui est composé d'«un dilemme, d'une douleur» intense.
Cet artiste complet et complexe est impressionnant. Son parti pris contre l'immersion du conte dans l'oubli l'engage dans une action noble, celle de «rendre hommage à l'oralité et aux conteurs disparus en silence», note l'artiste en se référant à Goethe, Cervantès, sans oublier les frères Grimm et Edgar Poe.
Finalement, la fluidité de la nature toujours présente dans son film nous fait penser aux contes d'animaux «du temps où les bêtes parlaient», notait Jean de La Fontaine. Ainsi, tous les éléments de la nature, du ciel et de la terre racontent des histoires, fabulent à leur manière et nous laissent écrire leur fable. Et ce sont le cinéaste, l'homme de théâtre, le peintre, l'écrivain qui lisent le monde, écrivent leurs fables et racontent au gré de leur image-imagination les contes de l'humanité.


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