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Un esprit éclairé du XIXe siècle tunisien: Ahmed Ben Dhiaf (1803-1874)
Publié dans Leaders le 15 - 08 - 2017

S'il est un homme qui, aujourd'hui encore, représente avec brio ce que la Tunisie des beys husseïnites a donné de meilleur en matière de réussite sociale, d'érudition classique en même temps que la volonté de redresser la patrie par la réforme et le modernisme, c'est bien Ahmed Ben Dhiaf. De son nom complet Ahmed b. Bedhiaf. b. Omar b. Ahmed b. Nasr b. Mohamed b. Sidi Ahmed el Bahi al ‘Ounî, cet éminent homme d'Etat, historien et érudit ouvert sur le monde est né à Tunis d'un père né dans une famille d'ascendance maraboutique de la paisible tribu des Ouled ‘Oun de Siliana. Venu à Tunis dès son jeune âge, El-Haj Bedhiaf s'imposa grâce à une des filières de la réussite autochtone, c'est-à-dire des études à la mosquée-université de la Zitouna puis l'exercice de la profession de secrétaire auprès d'un haut personnage sinon à la chancellerie beylicale du Bardo.
Le métier n'était pas à l'abri du danger. Bedhiaf, devenu le secrétaire particulier du puissant ministre Youssouf Saheb Ettabaâ, en fit la douloureuse expérience lorsque son protecteur fut assassiné en 1815. Lui-même n'échappa à une mort certaine que grâce à l'intervention du ministre El-Arbi I Zarrouk qui arrêta la main du bourreau au prétexte qu'El Haj Bedhiaf connaissait tous les comptes et biens de son défunt maître, dont la fortune considérable devait être saisie par le nouveau bey. Il fut cependant emprisonné et tout son patrimoine confisqué. Libéré sous le règne de Husseïn II Bey (1824-1835), il connut un relatif retour en grâce comme secrétaire des ministres Husseïn Khodja et Chakir Saheb-Ettabaâ. Il mourut en 1838, rassuré quant à l'avenir de son fils unique Ahmed, devenu en 1827 secrétaire de chancellerie au Bardo.
Ahmed (ou Cheikh Ben Dhiaf, comme on l'appelait selon l'usage pour les membres de la chancellerie), entouré de la sollicitude de son père, avait eu un cursus brillant auprès d'éminents maîtres tels que les cheikhs Ismaïl Tamimi, Brahim Riahi, Bahri Ben Abdessatar, Baïram III et Mohamed Belkhodja ou encore Mohamed El Mana'î, professeur et secrétaire à la cour. Après un bref épisode professionnel comme ‘adl – notaire –, il ne tarda pas à être remarqué par le gouvernement pour ses qualités de rédacteur d'actes officiels et son érudition, il fut affecté par le Bey (soucieux également d'adoucir l'existence du père) à la cour de justice du Bardo, puis en qualité de secrétaire particulier du bey détaché auprès du vizir Chakir. Cette étroite collaboration auprès des beys se prolongea sous les règnes suivants de Mustafa Bey et d'Ahmed Pacha. Ce dernier, bey intelligent et réformateur, appréciait la compagnie de son talentueux collaborateur dont le dévouement n'excluait ni avis réservés ni humour légèrement critique. Sous les règnes de Mhammad et de Sadok, Ben Dhiaf continua de jouir de la confiance de ses maîtres. Dans les premières années de son activité, il arrivait que son appréciation des choses et son sens de la justice s'expriment ouvertement. En 1833, des domestiques napolitains ayant été battus par le gouverneur du palais pour un manquement involontaire, un grave incident diplomatique survint entre Tunis et Naples. Lors des consultations du bey pour une sortie de crise, le jeune Ahmed qualifia les domestiques d'hommes libres. Le bey faillit s'étrangler de colère. «Tu oses, lui dit-il, prononcer le mot ‘libre' devant moi!» et convoqua sur-le-champ le père de l'imprudent secrétaire qui s'empressa de morigéner son «indélicat» rejeton devant le prince afin de lui épargner un très probable limogeage.
Outre ses compétences administratives, son érudition religieuse et littéraire lui permettait de discuter avec les oulémas et il était régulièrement chargé d'assurer la liaison entre le gouvernement et les dignitaires religieux. Son talent à développer des arguments juridiques et canoniques solides était également mis au service des relations parfois tendues entre le sultan, commandeur des croyants, et le bey, théoriquement son vassal. En 1831, en pleine tension entre Constantinople et Tunis consécutive à la prise d'Alger par les Français et à une diplomatie tunisienne trop indépendante au goût du gouvernement ottoman, il est chargé par Husseïn Bey ainsi qu'un autre dignitaire, Mustafa Bahlawân, d'une mission à Istanbul pour dissiper les malentendus. L'ambassade fut une réussite. Les autorités ottomanes acceptèrent les explications de Ben Dhiaf et le Sultan autorisa, à cette occasion, le bey à créer une armée moderne sur le modèle ottoman.
Ahmed Pacha Bey, surtout, soucieux de renforcer l'autonomie de son pays et, malgré ses programmes de modernisation, réticent, en bon despote, à mettre en œuvre les Tanzimat promulgués par le Sultan, accorda une grande confiance à Ahmed Ben Dhiaf et à ses conseils juridiques et diplomatiques avisés. En 1842, pour tenter d'alléger la pression exercée par le gouvernement impérial soucieux de maintenir la régence de Tunis dans le giron ottoman, il décide d'envoyer une ambassade chargée de cadeaux dont une corvette fabriquée dans les arsenaux tunisiens. Le chef de la mission était théoriquement un haut dignitaire mamelouk assisté par Cheikh Ben Dhiaf. Mais s'adressant à ce dernier au moment de la cérémonie du départ, le bey lui dit : «Si la mission réussit, je vous en féliciterais tous les deux. Mais si elle venait à échouer, j'imputerais cet échec à toi seul. Je compte donc sur toi.» Il était évident que les compétences religieuses du cheikh étaient en la matière d'une importance cruciale. Voyant l'anxiété de son élève, le Cheikh Brahim Riahi, premier mufti malékite, le rassura et lui remit une lettre de sa part au cheikh el islam d'Istanbul. La mission se déroula plutôt bien. Ben Dhiaf fit une très bonne impression et, de toute façon, le pouvoir impérial n'avait plus les moyens d'imposer sa politique en Méditerranée à cause de la puissance croissante des Etats européens et en particulier de la France, devenue depuis 1830 maîtresse de la régence d'Alger. Les dignitaires turcs se contentèrent d'insister sur la nécessaire solidarité islamique et la mise en œuvre des réformes promulguées par le sultan.
En 1846, il eut le privilège d'accompagner Ahmed Bey en visite officielle en France à l'invitation du roi Louis-Philippe. Le voyage fut un enchantement pour le cheikh Ben Dhiaf. Les superbes réalisations rurales et urbaines qu'il eut l'occasion d'apprécier sur le trajet entre Toulon et Paris, la visite des institutions culturelles comme la Bibliothèque nationale, d'établissements économiques et des manufactures comme celle des Gobelins soulevèrent son enthousiasme. Il acquit à cette occasion la conviction définitive que le secret de la prospérité résidait dans le règne de la justice et de la liberté. Cet engouement pour les idées libérales était propre à la première génération des réformistes musulmans dont l'admiration pour les réalisations politiques et techniques de l'Europe n'avait d'égale que leur affliction face au spectacle de la paupérisation de leurs pays et des excès de leurs princes. A son retour, il parla de la France, de ses réalisations, du respect de Louis-Philippe pour ses sujets avec tant de ferveur que certains de ses collègues le soupçonnèrent d'avoir…apostasié!
Dignitaire couvert d'honneurs (il fut entre autres élevé au grade honorifique réservé aux ministres de amîr oumâra, général de division) et collaborateur dévoué et apprécié des beys, Ahmed Ben Dhiaf ne voulait ni ne concevait de manifester au grand jour ses convictions libérales. Il ne pouvait cependant s'empêcher d'éprouver un sentiment d'injustice face au favoritisme dont bénéficiaient les mamelouks. Il constata ainsi, nous dit-il, avec dépit que dans tous les conseils consultatifs issus des réformes de 1857, il n'y avait comme Tunisiens autochtones que lui-même et un autre dignitaire du cru. La dérobade des oulémas qui demandèrent à être dispensés des réunions relatives aux textes fut perçue de sa part avec une grande amertume et comme une preuve de la décadence de ce corps pourtant censé cautionner une politique porteuse des valeurs religieuses de justice et d'égalité. Par sa compréhension intelligente de l'esprit de l'islam, il était révolté par le mépris – parfois violent - affiché par ses coreligionnaires à l'égard des Juifs et des Noirs. Comme il l'écrira plus tard dans sa célèbre chronique, une des causes de la décadence musulmane était l'injustice à l'égard des minorités «protégées» (Ahl al Dhimma). Aussi, est-ce tout naturellement que le bey Ahmed confia à Ahmed Ben Dhiaf le soin de rédiger avec tous les arguments juridiques et religieux nécessaires la lettre informant les oulémas de la décision du prince d'abolir, à partir du 26 janvier 1846, l'esclavage dans son royaume.
Dignitaire du makhzen, de surcroît proche collaborateur des beys, il ne pouvait bien évidemment pas exprimer au grand jour ses idées politiques libérales. En revanche, il mit tout son zèle à donner aux textes fondateurs des réformes de 1857 et 1861 et aux conseils qui en étaient issus une forme susceptible d'emporter l'adhésion des milieux religieux et d'assurer par conséquent leur longévité. On sait que le sort (ou plutôt l'épuisement du pays et les manœuvres européennes) en décida autrement mais cela ne réduit en rien l'originalité de ce brillant dignitaire.
A partir des années 1867-70, c'est-à-dire après plus de quarante années d'éminents services, il se retira progressivement des affaires. Il continuait toutefois de jouir de la sollicitude du bey dont Ben Dhiaf était toujours membre de son Conseil privé. Mais débarrassé de la charge de travail à laquelle l'astreignaient naguère ses hautes fonctions, le cheikh partagea désormais son temps entre sa demeure de Tunis dans le quartier huppé de la rue du Pacha et sa résidence d'été de La Marsa. Il mourut le 29 septembre 1874 et fut inhumé, selon sa volonté, près de son père à la mosquée Saheb Ettabaâ, à l'issue de funérailles auxquelles assista Sadok Pacha Bey. Certains de ses descendants firent carrière dans l'administration et la magistrature , et son neveu qu'il affectionnait, Youssouf Djaït, zitounien lui aussi, deviendra plus tard bâsh kateb puis Premier ministre de 1908 à sa mort survenue en 1915.
Davantage que par sa brillante carrière, le Cheikh Ben Dhiaf occupe dans la mémoire historique tunisienne une place de choix grâce à l'imposante chronique qu'il consacra à l'histoire de son pays. Si durant toute sa carrière de haut fonctionnaire rompu aux règles du sérail, Ahmed Ben Dhiaf sut brider son esprit réformiste, devenu historien, il put donner libre cours à son engagement libéral. Sa chronique joliment intitulée Ithâf Ahl al zamân bi akhbâr mulûk Tûnis wa Ahd al Amân (que nous traduisons, comme l'historien et arabisant André Raymond, par «Présent aux hommes de notre temps, chronique des rois de Tunis et du Pacte fondamental) fut rédigée vraisemblablement entre 1862 et 1871/72. Référence majeure pour toute personne qui s'intéresse à l'histoire de la Tunisie ottomane et beylicale, cette chronique passionnante (surtout pour la période dont l'auteur fut le témoin) présente l'intérêt de renouer avec la conception inaugurée par Ibn Khaldoun d'une histoire destinée à l'édification des esprits. Certes, par certains aspects, elle s'inscrit dans la tradition historiographique alors en usage dans les milieux lettrés ( par exemple, il fait commencer l'histoire du pays au moment de la conquête musulmane, et la compilation d'œuvres antérieures nourrit les chapitres relatifs aux périodes les plus anciennes) mais elle s'en distingue par le récit des événements à partir du règne de Husseïn II Pacha Bey (1824-35), date à laquelle le Cheikh Ahmed allait devenir jusqu'aux années 1870 un témoin de premier plan de l'histoire tunisienne. Mieux encore, Ahmed Ben Dhiaf, tout en nous livrant d'innombrables et précieux renseignements, consacre une importante préface dans laquelle il nous livre son jugement sur les différents types de pouvoir politique. D'emblée, le pouvoir absolu est carrément dénoncé non seulement comme le plus mauvais mais comme incompatible avec l'esprit de l'islam et la charia. Comment, s'interroge Ben Dhiaf, des oulémas ont pu doctement justifier, à travers les siècles, un tel pouvoir ? Outre les développements qui y sont consacrés dans la préface, la critique du despotisme court tout au long des différents chapitres de la chronique et interpelle le lecteur sur le caractère néfaste de ce pouvoir et ses effets destructeurs sur la société et la civilisation. Quant au régime républicain (al mulk al jumhûrî), Ben Dhiaf n'y est pas hostile mais, dit-il, la charia imposant à la communauté un imam, il ne saurait être question d'adopter ce régime en terre musulmane. Dans ces conditions, il est incontestable que le meilleur gouvernement est la monarchie constitutionnelle (al mulk al muqayyad bi qânûn) à laquelle notre auteur consacre de longs développements qui attestent ses vastes connaissances en sciences islamiques et son ouverture sur le monde moderne. «Il affirme, écrit l'historien Ahmed Abdesselem, qu'en plus du charaâ ou loi religieuse, une loi fondamentale ou qânûn doit exister dans les pays musulmans parce qu'ils sont devenus des royaumes héréditaires, différents de la Communauté islamique originelle et confrontés à une civilisation matérielle plus riche et plus complexe.»
Malgré la structure traditionnelle du récit, le caractère moderne de l'Ithaf apparaît aussi dans la mise en relief d'une identité tunisienne et la conscience d'appartenir à une communauté nationale dans laquelle Ben Dhiaf inclut, de manière inédite pour l'époque, les Juifs et autres non-musulmans nés dans le pays. Cet attachement à une identité inscrite dans les limites d'un territoire qui correspond à la Tunisie actuelle s'exprime également dans les 407 notices biographiques placées en fin d'ouvrage. Celles-ci ne se limitent ni aux dignitaires ni aux grandes villes, mais sont consacrées à des personnes venues des horizons les plus divers de l'intérieur, du Maghreb, du Levant et d'Europe et appartenant à des milieux professionnels variés. De sorte qu'en lisant ces biographies, le lecteur touche de près le caractère pluriethnique des élites d'alors et réalise, en même temps, l'aptitude de la société tunisienne d'époque beylicale —celle de Tunis en particulier— à assimiler divers apports humains, pourvu qu'ils réussissent dans une des filières appréciées par la culture sociale.
Il convient ici de signaler que ce travail remarquable est resté à l'état de manuscrit jusqu'à sa publication intégrale par les soins du Gouvernement tunisien en 8 volumes entre 1963 et 1966. Autrement privilégié en raison de son appartenance à l'aristocratie mamelouke, un autre grand esprit tunisien éclairé, le général Khérédine, avait pu faire paraître dès 1868 son fameux essai Aqwam el masâlik, dont la publication fut d'ailleurs saluée par Ben Dhiaf qui y voyait une belle démonstration de la compatibilité de l'islam avec les institutions politiques libérales qu'il appelait secrètement de ses vœux. Ajoutons à ce propos que la mise en avant d'une personnalité historique tunisienne dont les contours ont été si bien dessinés par Ahmed Ben Dhiaf dans l'Ithâf explique sans doute que, durant tout le protectorat français, l'ouvrage soit resté à l'état de manuscrit, alors que des chroniques moins originales furent non seulement publiées mais traduites. En effet, mieux qu'une chronique riche de précieux renseignements et davantage qu'une réflexion sur le pouvoir en pays d'Orient, l'Ithâf fut un moment intellectuel fondateur dans le cheminement entrepris au XIXe siècle par notre pays vers l'émergence d'une nation. A son auteur, Ahmed Ben Dhiaf, la Tunisie est reconnaissante.
Mohamed-El Aziz Ben Achour


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