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Azza Filali : Cet Etat qui tue ses enfants
Publié dans Leaders le 04 - 12 - 2020

Pas de place pour l'indignation, ni pour des mots de bon aloi et les propos convenus. Cela serait indécent.
Une mort absurde à en hurler : Badr Eddine Aloui, 26 ans, première année de résidanat en chirurgie à l'hôpital « universitaire » de Jendouba. Appelé aux urgences, le jeune médecin appuie sur le bouton de l'ascenseur, la porte s'ouvre, il pénètre et tombe dans le vide.
L'hôpital « universitaire » de Jendouba : six étages. Tous les ascenseurs sont en panne, sauf un seul qui marche quand il veut. Ce soir-là, il a décidé de ne pas marcher. Si les ascenseurs sont en panne c'est parce que la société de maintenance a refusé de les réparer, et si la société de maintenance n'a pas réparé les ascenseurs c'est parce que l'hôpital n'a pas payé les arriérés qu'il doit à ladite société. L'hôpital préfère investir dans du neuf plutôt que réparer « du vieux ». D'ailleurs, monsieur le ministre de la santé publique a visité l'hôpital « universitaire » de Jendouba le 3 octobre dernier. Ce jour-là, le fameux ascenseur devait sûrement fonctionner, pour que monsieur le ministre puisse accéder aux différents étages, et vérifier par lui-même la bonne marche de l'institution. Et dire qu'il aurait suffi d'un mauvais hasard pour que monsieur le ministre tombe dans le vide, et avec lui le directeur de l'hôpital, ainsi que le responsable du syndicat… Quelle perte cruelle ! Mais les ministres ne tombent pas, en tout cas pas d'aussi haut !
Notre Etat et ses grands (et moins grands) commis ne possèdent pas la culture de la maintenance. Faire du neuf avec du vieux, ils ne savent pas ce que cela veut dire. Ils préfèrent faire du neuf avec du neuf, c'est plus facile, et puis le neuf c'est joli à regarder, ça marche sans accrocs ; c'est aussi une occasion pour convier monsieur le ministre à venir inaugurer le matériel, couper le ruban et après se rendre dans le bureau du directeur pour avaler un jus de fruits synthétique, servi dans des gobelets ou un café au goût de jus de chaussettes, venu tout droit de la cafétéria.
C'est que la culture de la maintenance, suppose quelque chose d'assez rare sous notre beau ciel bleu : l'attention aux objets qu'on manipule. L'art de garder neuf ce qui traverse les ans. Mais, pour cela il faut fournir des efforts au quotidien, chose que les fonctionnaires de l'Etat n'aiment pas. Les efforts c'est comme les récoltes, ça obéit aux saisons : la saison des appels d'offres, celle de la soumission du budget annuel, et puis celle de la préparation des dossiers lorsqu'un expert ou un responsable vient en visite. A l'hôpital « universitaire » de Jendouba, comme dans toutes les institutions publiques de notre vaillante république, les efforts sont induits par la nécessité. Hors nécessité on sommeille, les femelles bavardent, les agents font leurs petites affaires en douce; on ramène à la maison le surplus de compresses, de gel, ou de médicaments qui encombrent la pharmacie de l'hôpital « universitaire », bref on vit comme tous les citoyens ordinaires.
Quant aux ascenseurs qui ne marchent pas, obligeant les malades à emprunter les escaliers, à pied ou allongés en oblique sur un brancard qui tangue, tout cela n'empêche personne de dormir, ni monsieur le directeur général de l'hôpital « universitaire » ni monsieur le ministre de la santé. Mais cela n'empêche pas un résident de 26 ans de mourir, broyé dans un trou !
L'absence de culture de la maintenance chez les fonctionnaires de l'Etat est d'autant plus curieuse que ces mêmes fonctionnaires, rentrés chez eux, portent un soin extrême à leurs objets personnels. Si le frigidaire ou le téléviseur sont abimés par maladresse ou manque d'entretien ou que le vase hérité de la grand-mère est réduit en miettes par une partie de ballon, c'est le drame à la maison. En vérité, nos fonctionnaires ont toujours soigneusement fait la part entre ce qui leur appartient et ce qui est une propriété publique. Celle-ci ne les concerne que de loin. Qu'elle tombe en panne, ce n'est pas leur affaire. Au responsable de l'administration de trouver des solutions. Et voilà notre responsable, noyé sous les dettes, qui active son système d'appel d'offres, pour réparer le matériel. Après l'appel d'offres, vient l'ouverture des plis, puis le choix du moins-disant, puis la convocation de la société de réparation choisie, une société forcément distincte de celle ayant installé le matériel. Puis, il y a un temps consacré dans nos administrations, temps mort qu'on respecte scrupuleusement et pendant lequel rien ne se passe car on attend l'intervention de ladite société : un mois, deux mois, voire plus. C'est que nos fonctionnaires sont dotés d'une qualité remarquable : l'extrême patience qu'ils déploient quand il ne s'agit pas de leurs affaires. Que de temps, que de générations nous faudra-t-il pour nous préoccuper du bien public, l'entretenir, le réparer comme s'il s'agissait d'une propriété personnelle.
Qu'un directeur d'hôpital dorme sur ses deux oreilles lorsque les six ascenseurs de cet hôpital sont en panne, tous les six ! Voilà qui est tout à son honneur ! Lui, au moins, n'a pas de problèmes d'insomnie ! Tout comme l'ouvrier dans un service, ou le gardien à la porte de l'hôpital, notre directeur est dénué du moindre souci pour la chose publique. Vous me direz qu'il est impuissant, l'hôpital étant incapable de payer ses dettes, pour récupérer les services des sociétés qui entretiennent le matériel. Imaginez, un instant, six ascenseurs hors service, et un malade atteint d'insuffisance cardiaque et obligé de gravir six étages pour regagner son lit. Voilà une véritable épreuve d'effort ! Qu'il en sorte indemne ou qu'elle l'achève, c'est juste une question de hasard.
Qu'on désigne un coupable pour ce qui a eu lieu le jeudi soir, qu'on intente un procès, qu'on organise pour Badr Eddine des funérailles nationales, tout cela est de la poudre aux yeux, destinée à occuper les gens. Le problème est ailleurs : la mauvaise gouvernance des institutions publiques, plombées de dettes, mourant chaque jour un peu plus. Et puis l'horrible indifférence des salariés de l'Etat pour la chose publique.
En définitive qui donc a tué Badr- Eddine ? L'ascenseur, certes. Mais derrière l'ascenseur se tient le directeur de l'hôpital, victime des pénuries, coupable quand même. Toutefois, ce directeur n'est que le représentant du ministre de la santé qui l'a nommé et a fermé les yeux, en passant devant les ascenseurs, lors de sa visite. Le ministre est redevable de la situation de son département à monsieur le chef du gouvernement. Avec celui-ci, nous voici parvenus au sommet de l'Etat. Et en vérité, ces responsables successifs, réunis en chapelet, représentent l'Etat. Quoiqu'on dise, quoiqu'on prétende c'est l'Etat qui a tué Badr-Eddine Aloui.


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