Une rupture assumée avec l'ordre international Le 4 janvier 2026 s'impose déjà comme une date charnière de l'histoire des relations internationales. En ordonnant le retrait des Etats-Unis de 66 organisations internationales, Donald Trump ne se contente pas d'un ajustement budgétaire ou administratif. Il entérine une rupture structurelle avec l'ordre multilatéral hérité de 1945 et assume une reconfiguration profonde du rôle américain dans le monde. Cette décision projette immédiatement ses effets bien au-delà de Washington. Elle contraint l'Europe à accélérer son autonomie stratégique, offre aux BRICS une fenêtre d'opportunité inédite et fragilise une Organisation des Nations Unies déjà sous tension. Plus qu'un repli, ce choix dessine les contours d'un monde en fragmentation, où la souveraineté nationale tend à primer sur la cohérence collective. Trump et la redéfinition du multilatéralisme Le mémorandum présidentiel de 2026 marque l'aboutissement doctrinal de la vision « America First » en ciblant 31 entités onusiennes, ainsi qu'un large éventail d'organismes techniques et sectoriels. Loin d'un geste improvisé, ce texte formalise une remise en cause méthodique du multilatéralisme tel qu'il s'est construit depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pour l'administration américaine, ces structures ne constituent plus des instruments d'influence, mais des contraintes jugées coûteuses, redondantes ou idéologiquement désalignées. Un désengagement stratégique sans précédent Fruit d'une revue exhaustive menée par le Département d'Etat, la décision vise des institutions aux profils très divers. Elle frappe aussi bien des agences techniques, telles que l'Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), que des piliers politiques du système onusien, à l'image d'ONU Femmes, du Forum mondial contre le terrorisme ou des commissions économiques régionales de l'ECOSOC. Au-delà d'une économie annuelle estimée entre 2 et 4 milliards de dollars, la directive impose une cessation immédiate de toute participation et de tout financement. Ce « désengagement total » prolonge, dans une logique assumée de continuité, les retraits antérieurs de l'Accord de Paris, de l'UNESCO et de l'Organisation Mondiale de la Santé. Il consacre une doctrine dans laquelle l'efficacité nationale l'emporte désormais sur l'investissement dans les biens publics mondiaux. Un séisme pour l'ordre mondial L'impact de ce retrait dépasse largement le cadre institutionnel et ébranle les fondements mêmes du multilatéralisme. Sur le climat, la perte de 22 % du budget du GIEC (l'organe de l'ONU chargé d'évaluer l'état des connaissances scientifiques sur le changement climatique), combinée à l'arrêt du soutien américain à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, prive la gouvernance environnementale d'un acteur central à l'approche de la COP30. La capacité collective à produire une expertise scientifique indépendante et à coordonner les engagements de réduction des émissions s'en trouve durablement affaiblie. Sur la gouvernance onusienne, le manque à gagner financier impose une hausse d'environ 18 % des contributions des Etats membres restants. Ce transfert de charge renforce mécaniquement le poids politique de l'Union Européenne et de la Chine, accentuant le glissement des équilibres internes de l'ONU. Sur le plan de la géopolitique régionale, le vide laissé par Washington profite directement aux BRICS. En développant des forums parallèles et des architectures financières alternatives, notamment autour de la Nouvelle banque de développement, ils proposent aux pays d'Afrique et d'Amérique latine des cadres de coopération fondés sur une souveraineté strictement nationale. Ce mouvement institutionnalise progressivement le « Sud Global » comme espace politique autonome et renforce l'influence de Pékin sur les périphéries du système international. Enfin, dans l'espace méditerranéen, l'effacement américain sur les dossiers migratoires et environnementaux accélère une recomposition régionale pragmatique. L'absence de Washington dans les enceintes décisionnelles ouvre la voie à des diplomaties plus flexibles : la Turquie et les pays du Golfe multiplient les accords bilatéraux, tandis que la Russie consolide ses positions énergétiques. La Méditerranée devient ainsi un laboratoire d'interactions hors de l'orbite transatlantique. Face à ce retrait désormais structurel, l'Europe se trouve à la croisée des chemins, contrainte d'assumer plus rapidement une autonomie stratégique longtemps différée. Rationalité stratégique: L'arbitrage de la souveraineté Le mémorandum Trump ne doit pas être interprété comme un simple repli isolationniste, mais comme un arbitrage stratégique assumé. Fidèle à la doctrine « America First », il repose sur une hiérarchisation stricte des priorités nationales, opposant la souveraineté américaine à ce que le Capitole, sous l'influence intellectuelle de la doctrine Rubio, qualifie de « fardeaux idéologiques ». Dans cette lecture, le multilatéralisme n'est plus un levier d'influence, mais un coût politique et financier jugé disproportionné. Washington ne se retire pas du monde : il redéfinit les espaces où il accepte de s'engager et ceux qu'il choisit désormais d'abandonner. Le ciblage opéré par l'administration américaine est révélateur. Près de 45 % des entités concernées relèvent des champs de la sécurité et de l'économie, 40 % du développement social, et 15 % des enjeux climatiques. En quittant des structures telles que l'IRENA, ONU Femmes ou les commissions régionales de l'ECOSOC, les Etats-Unis actent un refus explicite de financer des cadres perçus comme redondants, normatifs ou insuffisamment alignés avec leurs intérêts stratégiques. Sur le plan budgétaire, cette réorientation libère entre 2 et 4 milliards de dollars par an. Ces fonds sont réalloués vers un budget de défense porté à 850 milliards de dollars en 2026, confirmant la primauté accordée aux instruments de puissance traditionnels sur les mécanismes de gouvernance collective. Fragmentation et recomposition de l'échiquier À moyen et long terme, ce désengagement accélère la fragmentation d'un multilatéralisme déjà fragilisé. Si les Etats-Unis conservent leur droit de veto au Conseil de Sécurité, leur retrait des enjeux climatiques, sociaux et normatifs ouvre un espace stratégique que la Chine s'empresse d'investir. Pékin ne cherche pas à préserver l'ordre existant, mais à le contourner. En renforçant des forums alternatifs et des mécanismes de coopération parallèles, elle propose une architecture internationale plus souple, fondée sur la souveraineté étatique et l'absence de conditionnalité politique. Cette stratégie consolide l'attractivité des BRICS et contribue à déplacer le centre de gravité du système international vers des pôles non occidentaux. Dans ce contexte, l'Union Européenne apparaît comme un acteur pris en étau. Le retrait américain la contraint à assumer une part croissante du fardeau multilatéral tout en accélérant sa quête d'autonomie stratégique. L'objectif de porter les dépenses de défense à 3 % du PIB d'ici 2030 illustre cette tension entre ambition géopolitique et contraintes budgétaires, dans un environnement international de plus en plus instable. Trois scénarios pour un monde multipolaire L'avenir de la gouvernance mondiale se dessine désormais selon trois trajectoires principales, aux probabilités inégales. La bipolarisation sino-américaine (55 %) s'impose comme le scénario le plus probable. Elle verrait l'émergence de deux blocs structurants : un pôle occidental recentré et un espace du Sud Global largement irrigué par les BRICS, sous leadership chinois. La réforme du système onusien (25 %) constituerait une tentative de refondation. Sous impulsion européenne, l'intégration de nouvelles puissances, notamment africaines, au sein des instances décisionnelles pourrait restaurer une légitimité partielle du multilatéralisme, sans toutefois en garantir l'efficacité opérationnelle. Le bilatéralisme pragmatique (20 %), enfin, consacrerait un monde transactionnel. Les Etats-Unis privilégieraient des accords ad hoc, sectoriels et réversibles, tandis que l'OTAN se recentrerait strictement sur la sécurité du continent européen. Ce désengagement américain marque-t-il la fin du multilatéralisme universel ou le prélude à sa refondation pragmatique ? Plus que dans les enceintes officielles, la réponse se dessinera au fil de négociations discrètes et d'alliances flexibles. Une rupture opérationnelle assumée La mise en œuvre du mémorandum témoigne d'une exécution méthodique. La cessation des financements à J+30, suivie de la réorganisation des sièges à J+90, illustre une volonté de rupture rapide et irréversible. Si cette démarche libère quelques milliards de dollars à court terme, elle induit également une hausse structurelle des coûts diplomatiques, liée à la multiplication des accords bilatéraux nécessaires pour compenser l'effacement des cadres multilatéraux. Ce paradoxe résume l'essence de la stratégie américaine : gagner en souveraineté immédiate, au prix d'une complexité accrue de la gestion internationale. Mutations à Long Terme : Vers un « G2 » Fragmenté. À l'horizon 2030, le désengagement américain consacre l'émergence d'un « G2 » sino-américain profondément asymétrique. Si Washington conserve ses attributs institutionnels — notamment le veto au Conseil de Sécurité — l'ONU court le risque de se transformer en une structure formellement intacte mais opérationnellement affaiblie. Le retrait américain des enjeux transversaux, en particulier climatiques et sociaux, ouvre un espace stratégique que les BRICS investissent méthodiquement, leurs échanges avec le Sud Global progressant à un rythme soutenu. Cette reconfiguration globale se décline avec une intensité particulière à l'échelle régionale. En Méditerranée, l'effacement des cadres multilatéraux sur les questions migratoires et environnementales accélère un basculement des rapports de force. Des acteurs affirmés, tels que la Turquie et la Russie, gagnent en influence, tandis que plusieurs capitales de la rive sud opèrent des ajustements stratégiques discrets, oscillant entre un rapprochement pragmatique avec Moscou et un ancrage croissant vers l'espace BRICS. La stabilité ne se négocie plus dans des enceintes collectives, mais au gré d'arrangements bilatéraux souples, hors de l'orbite transatlantique traditionnelle. Au Moyen-Orient, la disparition de mécanismes multilatéraux de consolidation de la paix incite des puissances régionales, à commencer par l'Arabie Saoudite, à structurer leurs propres architectures de sécurité et de coopération, accentuant la régionalisation de la gestion des crises. En Europe, enfin, le dilemme est existentiel. Prise en étau entre un leadership multilatéral coûteux et la protection de ses intérêts vitaux, l'UE doit simultanément absorber le choc financier du retrait américain et financer une montée en puissance stratégique, dans un contexte de fortes contraintes budgétaires. Cette mutation systémique appelle une clarification lucide des trajectoires possibles : une réforme partielle du système onusien intégrant davantage le Sud Global (25 %), une bipolarisation durable structurée autour de Washington et Pékin (55 %), ou l'installation d'un bilatéralisme transactionnel généralisé (20 %). Dans tous les cas, l'histoire ne s'écrit plus dans les grandes assemblées, mais dans la géométrie variable des alliances discrètes. Perspectives: Le prix de la souveraineté Pour Washington, ce retrait marque le retour revendiqué à une souveraineté sans entrave. La réallocation de plusieurs milliards de dollars vers un budget de défense record illustre une logique implacable : la primauté des instruments de puissance sur les mécanismes de gouvernance collective. Mais ce gain immédiat de liberté stratégique s'accompagne d'un coût croissant. En se retirant des cadres normatifs et climatiques, les Etats-Unis s'exposent à un isolement technologique face à une Chine devenue centrale dans les chaînes de valeur des énergies vertes, ainsi qu'à une érosion progressive de leur influence diplomatique. Le veto au Conseil de Sécurité demeure un bouclier institutionnel, mais il ne protège plus contre une marginalisation sur les grands enjeux transversaux qui structurent l'agenda du XXIe siècle. L'Union Européenne, quant à elle, entre dans une zone de turbulence stratégique. L'absence américaine l'oblige à assumer un rôle qu'elle n'a ni totalement choisi ni pleinement préparé: financer la survie du multilatéralisme tout en construisant une autonomie stratégique crédible. Ce double impératif révèle une tension profonde entre ambition normative et contraintes de puissance. La recomposition: Le sud global et l'éveil des périphéries Les principaux bénéficiaires de cette rupture se situent au Sud. Les BRICS, appuyés par la Nouvelle banque de développement, s'imposent progressivement comme une alternative fonctionnelle aux structures traditionnelles de l'ECOSOC. En Afrique et en Amérique latine, l'influence chinoise se matérialise par une intensification rapide des échanges commerciaux et des partenariats infrastructurels. Dans l'espace méditerranéen, épicentre des crises migratoires et climatiques, cette recomposition est particulièrement visible. L'effacement américain favorise une diplomatie plus fragmentée, mais aussi plus agile. La Turquie renforce son rôle de puissance pivot, tandis que plusieurs capitales diversifient leurs alliances vers l'Inde, la Russie ou la Chine, dans une logique de pragmatisme assumé plutôt que d'alignement idéologique. Conclusion: l'aube d'un monde sans centre Le mémorandum Trump ne signe pas la disparition du multilatéralisme, mais en acte le dépérissement structurel au profit d'un ordre transactionnel. Nous entrons dans un monde de blocs concurrents, de coalitions fluctuantes et de normes fragmentées, où l'ONU, bien que préservée dans sa forme, risque de devenir marginale dans sa capacité d'action. La question n'est donc plus de savoir si l'ordre international se transforme, mais selon quelles lignes de fracture. Sommes-nous à la veille d'une refondation pragmatique de la gouvernance mondiale, ou au seuil d'une fragmentation durable sans centre de gravité commun ? Une certitude s'impose : l'histoire ne se jouera plus dans l'éclat des déclarations solennelles, mais dans le silence des négociations bilatérales, là où se façonne désormais la géopolitique d'un monde sans repères communs. Elyes Ghariani