Par Aziz Krichen - Il revient d'abord aux camarades algériens de rendre compte de l'œuvre intellectuelle de Mohamed Harbi et de son action politique en faveur de l'Algérie et du Maghreb. Je veux simplement rappeler ici, avec émotion, quelques épisodes à l'occasion desquels nos chemins se sont croisés. Le premier souvenir se rapporte à un échange de courrier, effectué dans des circonstances invraisemblables, mais hautement symboliques. C'était en 1969. A l'époque, comme beaucoup de militants de l'organisation Perspectives, j'étais incarcéré au bagne de Borj Erroumi. Nos conditions de détention étaient plus que sévères. Malgré cela, nous étions parvenus à mettre en place une filière de transmission clandestine avec le monde extérieur. Un jour de l'été de cette année, le « colis » réceptionné contenait un message de soutien, en provenance d'un autre bagne, mais situé à Lambèse, en… Algérie. Trompant la vigilance des geôliers au départ et à l'arrivée, la lettre avait allègrement sauté les frontières, franchi des distances considérables et était parvenue sans encombre à ses destinataires. Elle était signée Mohamed Harbi (emprisonné dans la foulée du coup d'Etat de Boumediene en 1965 et l'arrestation de Ben Bella et des membres de son cabinet). Les anciens parmi nous savaient qui était le signataire ; pour les jeunes militants, c'était plus vague. Personnellement, je savais seulement qu'il avait rédigé une introduction au livre bouleversant de Bachir Hadj-Ali, L'Arbitraire, publié aux Editions de Minuit, que j'avais pu lire à Tunis peu après sa sortie en France. L'impact de cette lettre fut considérable. Ce n'était pas le côté «performance technique» de l'affaire qui nous impressionna – nous savions que nos réseaux de communication étaient fiables –, mais son sens profond. Malgré toutes les répressions et tout ce qui était entrepris pour nous séparer, elle nous confortait dans la conviction que les liens unissant nos peuples et nos combats étaient indestructibles. Je sais que nous en avions retiré de puissantes réserves de fierté et de foi en l'avenir. Je ne devais rencontrer Mohamed Harbi en chair et en os que des années plus tard, en 1982 si je ne me trompe. Il était de passage à Tunis pour quelques jours et avait demandé à nous voir. Nous nous sommes retrouvés dans un appartement discret du centre-ville. Nous étions quatre : lui, Noureddine Ben Khedher, Gilbert Naccache et moi-même. Nous avons discuté, des heures durant, sur quantité de questions, théoriques et pratiques. Mohamed m'avait littéralement captivé. Son savoir, notamment en matière d'histoire et de sociologie, paraissait inépuisable. Mais l'homme n'était ni dogmatique ni pontifiant. Son comportement était d'une extrême modestie, à la limite de la timidité. Un fait m'avait spécialement frappé : son sourire. Mohamed était continuellement souriant et, si je puis dire, naturellement souriant. Le sourire était sa façon d'être, l'expression d'une authentique générosité et d'une authentique humanité. Nous nous sommes quittés en nous embrassant comme de vieux amis et de vieux camarades, comme si nous nous connaissions depuis toujours, comme si nous nous étions fréquentés de toute éternité. J'ai revu Mohamed Harbi peu de temps après, en 1985, à Paris cette fois, où il résidait depuis son départ d'Algérie. Nous avons évidemment repris nos discussions laissées en suspens précédemment. J'avais aussi un souci logistique à régler : rapatrier à Tunis les livres et les archives accumulés lors de mon premier exil en France dans les années soixante-dix. Je lui avais demandé son aide à ce sujet et il avait accepté de bon cœur. Quelques jours avant mon retour, il m'avait informé que Brahim Toubal était à Paris et qu'il souhaitait nous convier à dîner. Je dois avouer que l'invitation m'avait étonné. Certes, je me doutais bien que Mohamed avait dû garder des contacts à Alger et que, parmi ceux-ci, devait se trouver Brahim Toubal en sa qualité d'intermédiaire reconnu avec les milieux officiels. Quant à moi, j'avais résidé une année entière en Algérie, entre 1978 et 1979, au cours de laquelle je l'avais rencontré à plusieurs reprises. Entre nous deux, en dépit de nos dissemblances, un rapport de convivialité avait même fini par s'installer. Malgré cela, je ne parvenais pas à saisir la véritable signification de son geste. J'allais m'apercevoir plus tard que Mohamed, lui, l'avait parfaitement comprise. Toubal était en France pour raison médicale : un cancer à la gorge. Il avait désormais quitté l'hôpital et se trouvait en phase de repos et de convalescence. Il nous avait donné rendez-vous dans un grand restaurant parisien, où le code vestimentaire était strict, ce qui avait ajouté à mon embarras. Il était déjà installé à notre arrivée. Il semblait rétabli, mais avait des difficultés à s'exprimer. Pour parler, il lui fallait appuyer sur son larynx, sauf que le son était peu compréhensible, ce qui l'agaçait prodigieusement. Mais il avait trouvé la parade. Durant le repas, nous nous adressions à lui oralement et il nous répondait par écrit, sur de petits carrés de papier qu'il sortait de sa poche au fur et à mesure. On s'était vite adaptés et la conversation à trois avait pu se dérouler sans problème. Telle que je me rappelle la soirée, Brahim s'était surtout adressé à moi, m'interrogeant longuement sur la situation politique en Tunisie, en particulier sur la situation de la gauche, sujets qu'il n'avait jamais abordés lorsque je me trouvais en Algérie. Je lui répondais autant que je pouvais, sans trop entrer dans les détails. Cela étant, il paraissait parfaitement au courant de ce qu'il se passait dans le pays. Pour sa part, Mohamed intervenait rarement. Il était là, souriant comme à son habitude, le visage le plus souvent dirigé vers Brahim. Son regard semblait lointain et en même temps attendri et plein d'indulgence. L'atmosphère était sereine, mais avait quelque chose d'irréel à mes yeux. Au terme du repas, un taxi était venu prendre Brahim pour le raccompagner à l'hôtel. Avant de nous séparer, nous avons fait quelques pas ensemble Mohamed et moi. Devinant ma perplexité, il m'avait simplement dit que le cancer s'était propagé et était devenu incurable. Mais je n'étais pas alors suffisamment outillé pour saisir la portée de ces simples mots. Ce n'est qu'à la mort de Toubal – survenue en 1989 – que j'ai commencé à assimiler ce que Harbi avait tenté de me suggérer. Brahim savait sa fin proche. Le repas était un repas d'adieu, une façon pour lui de nous déclarer son affection et sa confiance, malgré nos trajectoires différentes et tout ce qui avait pu nous opposer. Il avait voulu faire de ce moment un moment de fête, un moment de retrouvailles et de réconciliation. Il n'y avait rien d'autre à chercher dans cet acte éminemment humain. Je n'ai rencontré Mohamed – pour la dernière fois – qu'une éternité plus tard, en 2019, lors d'un nouveau déplacement en France. Entretemps, énormément de choses avaient changé, aussi bien dans nos pays que dans le monde. Je dois préciser à cet égard que je n'ai pas forcément adhéré à la totalité des positions exprimées par lui durant ces décennies de grand bouleversement. Mais cela n'a altéré en rien la considération que je lui devais. J'étais en effet conscient que nous n'agissions pas dans les mêmes contextes ni sous les mêmes contraintes et je savais aussi qu'il n'aurait jamais défendu un point de vue sans être intimement convaincu qu'il était juste et vrai. La rencontre a eu pour cadre un dîner organisé par Sophie Bessis dans son appartement parisien. Nous étions une dizaine de convives, Tunisiens et Algériens, avec Harbi comme invité d'honneur. Le Hirak défrayait alors la chronique, les discussions ont donc spontanément porté sur la situation en Algérie. L'évolution des événements semblait encore prometteuse ; Mohamed en était heureux, mais restait prudent dans ses appréciations. Pour moi qui ne l'avais pas vu depuis longtemps, il paraissait avoir beaucoup vieilli et semblait bien affaibli. Il restait assis, entouré par nous tous, un sourire ténu éclairant ses traits, mais celui-ci ne parvenait plus à masquer sa fragilité physique et sa vulnérabilité. A plusieurs moments, une pudeur imbécile m'a empêché de me lever, d'aller vers lui, de le prendre dans les bras et de lui dire combien, depuis toujours, il comptait pour moi. La soirée ne fut pas longue pour ne pas le fatiguer davantage. En le quittant, j'avais la gorge nouée, je pressentais que je ne le reverrai plus. Puis six années sont passées… J'ai appris sa disparition l'après-midi du premier janvier 2026, grâce à un message envoyé par son compatriote Tewfik Allal quelques minutes après le décès. De son vivant, je n'ai pas pu lui dire que je l'aimais. Je le fais maintenant, même si c'est trop tard. Mohamed Harbi n'était pas seulement un ami et un camarade, il était plus que cela : un exemple et un repère. Je sais aujourd'hui qu'il a continuellement représenté pour moi l'image nostalgique du grand frère que je n'ai jamais eu.