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La selle et le cavalier de Mohamed Laroussi El Métoui: Une nouvelle traduite par Tahar Bekri
Publié dans Leaders le 31 - 01 - 2026

Né en 1920 à Métouia, Mohamed Laroussi El Métoui est une figure importante des Lettres tunisiennes. Ecrivain et homme politique, il a présidé le Club littéraire d'Aboulkacem Chebbi ainsi que l'Union des Ecrivains Tunisiens, Comme il a été ambassadeur au Moyen-Orient. Romancier, nouvelliste, essayiste, auteur pour jeunesse, son œuvre est social-réaliste, engagée politiquement, aux ancrages arabes affirmés. Connu surtout pour ses romans Halima, 1964 et les Mûres amères, 1967, il serait réducteur de limiter son œuvre à cela, tant sa plume touche à différents éventails plus larges. Il décède en 2005.
Tahar Bekri lui a traduit cette nouvelle qui serait écrite en 1955/56
La selle et le cavalier
La lune émettait sa lumière calme et feutrée sur le village rêveur, le couvrant d'un halo étonnant de beauté et de majesté, de cette beauté paisible et appréciable, d'une tranquillité totale. Le village était encore dans cette paix qui succède au coucher du soleil et au départ des gens vers leurs diners pour en prendre, chacun à sa mesure.
Nous étions assis devant la boutique de Si Ahmed en train de discuter de la vie que nous menions, de nos différents combats pour une vie fière et digne. Ne nous détournaient de nos échanges que quelques moments de silence ou une information nouvelle dont nous étions friands et dont nous poursuivions la trace avec gourmandise. Soudain, une voix douce et triste déchira le silence du village et fit interrompre notre discussion. C'était une voix mélancolique et affectueuse, provenant de jeunes filles du village et donnait à ce dernier un air imposant et très beau, l'enveloppant d'un habit transparent, magnifique, soutenu fortement. La voix des jeunes filles était bercée par une chanson populaire séduisante et orgueilleuse :
L'œil a vu deux
Et le cœur qu'un seul
La selle ne peut être montée par deux
Sa beauté n'est qu'une
Je dis à mon compagnon : -Est-ce que tu as entendu ? -As-tu entendu ce que dit la chanson ?
Il dit : -Oui, c'est du plus beau chant, il accentue la beauté du village et le sort du silence qui règne, c'est un chant superbe car il ressemble à une psalmodie du Coran après une évasion de l'esprit ou à un recueillement lors de la prière.
Je lui dis :
- Non je n'ai pas pensé à cela ni l'ai visé ! Qu'avons-nous avec la poésie et l'imaginaire ? Qu'avons-nous avec la séduction et la prière ? Rejoins-moi vers la réalité, celle que nous vivons et dont les expériences se déroulent.
Oui, notre réalité est plus vaste que l'imaginaire, plus grande que les rêves, cette réalité qui soutient que nous sommes prêts à vivre, aptes à être dignes.
Mon compagnon revint dire:
- Tu es allé loin dans tes propos, j'ai l'impression que tu me renvois à la stupidité que me jetaient à la figure mes proches quand j'étais enfant et je crains que tu ne me la rappelles maintenant, Le chant des jeunes filles ne parle-t-il pas d'amour ? De ce conflit entre ce que l'œil voit comme différentes séductions et plaisirs et la capacité de l'homme à accepter cela afin de satisfaire ses instincts et ses besoins. Cela n'est-il pas un sens humain éternel ? Ne suffit-il pas que cette chanson porte en elle ce sens élevé? Malgré sa simplicité, elle contient une question humaine permanente, de surcroit, elle fait allusion au cœur de l'amour et sa flamme. L'amour qui ne sait ni le détour ni l'échange, qui n'est entaché ni de feinte ni de mensonge. C'est l'amour tout naturel, qui déteste la duplicité, l'amour qui règne sur la société qui n'a pas été souillée par la sordide nécessité ni par la puanteur de la ville.
Je poursuivis :
-Non, et pas cela, non plus, car il en est supérieur, revenons ensemble au dernier vers qui dit;
La selle ne peut être montée par deux
Sa beauté n'est qu'un seul
La selle ne peut être montée que par un seul, autrement, elle perdrait sa beauté et sa majesté, pourquoi ? Parce qu'elle est le lieu de la souveraineté, et l'art d'être cavalier ne tolère aucun partage !
Où est la grandeur du cavalier, s'il y a avec lui, quelqu'un d'autre qui partage sa selle et son cheval ? C'est la négation et le néant. Son existence est d'être seul sur sa selle, sans partage. Quelle différence entre l'existence et le néant ! La selle dans la chanson n'est que le symbole de la souveraineté et si le partage de la selle lui fait perdre le mérite de la cavalerie, la duplicité dans la gouvernance l'annule, la duplicité dans la foi n'est-elle pas de l'hérésie car elle touche au pouvoir absolu de Dieu sur l'univers ?
La duplicité dans la souveraineté nationale n'est elle pas une hérésie au sens patriotique du terme, une négation de la dignité ?
C'est, là, mon ami, la relation entre la chanson et la réalité que nous vivons, notre combat pour une souveraineté unifiée, une dignité sans partage, sans quoi elle ne peut être.
A peine quelques moments, le ciel changea d'aspect, se couvrant de nuages épais et sombres, l'éclair brisa l'atmosphère et l'obscurité, faillit ravir les regards, le bruit du tonnerre déchira le silence terrible, fit trembler les montagnes, presque
Les pluies se déversèrent violemment, impressionnantes. Les bons augures nous gagnèrent, les louanges à Dieu et les remerciements.
Quant à ceux qui nous assiégeaient, leurs cris, leurs pleurs et leurs lamentations s'élevèrent, ils s'entremêlèrent les issues, se trouvèrent à l'étroit dans leurs espaces. Leur ordre se disloqua, leur siège s'écroula. Tout un chacun s'employa à se sauver de l'épreuve et à échapper à la mort.
Qui sait ? Peut-être que nos fantômes dansaient-ils devant leurs yeux et accentuaient leurs effroi et frayeur.
Quant à nous, nous profitâmes de l'occasion et réussîmes à nous sauver avec la même tranquillité dans laquelle nous étions avant que l'ennemi ne nous surprenne.
La voix du croyant sincère revint au silence.
Mon compagnon se tourna vers moi et dit :
-As-tu entendu ? C'est le miracle de l'homme ! Je dis ... « Oui ! C'est la demande de se désaltérer du combattant.»
Traduit de l'arabe par Tahar Bekri
Journal As-Sabah n° 1050, 1955
Œuvres complètes, Volume3, Ed. Polygraphes, Tunis, 2021.
(Remerciements à Brahim Ben Mrad)


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