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L'économie post révolution: quelles questions, quel schéma ?
Publié dans Leaders le 15 - 11 - 2011

En matière d'économie, de finance, la Tunisie se doit de se poser les bonnes questions. Or; jusqu'à maintenant, on en convient presque tous, nous n'avons même pas commencé à s'adonner à la première moitié de l'exercice : poser et bien formuler les questions qui doivent se poser.
Régions ou personnes ?
Quelles questions devraient-on poser devant le constat du mal être qui a touché de larges franges de notre population et qu'à révélé et mis à nu la révolution ?
Devrait on raisonner par rapport à l'inéquitable répartition des richesses entre les régions ou plutôt par rapport à l'accès à sa création entre les personnes, les individus ?
C'est que la formulation, d'entre les régions, pourrait nous conduire à des raisonnements tels que les découpages administratifs nouveaux qui relaieraient toutes les régions à la mer, horizontalement, et en bandes.
Une telle démarche aiderait elle vraiment au développement des régions de l'intérieur ?
Croyons nous un jour que les investisseurs, locaux ou étrangers, s'y implanteront car les frontières administratives d'une telle ou telle région ont été changées ou qu'elles sont désormais en bord de mer ?!
Et que feraient-on si cela n'apporterait rien ? Repousser encore davantage et tracer les frontières nationales et le littoral à proximité de nos amis, plus haut, en Italie, en France ?!
Par quoi commencer ?
Evoquer Amartya Sen, Nobel d'économie, est très instructif. Le personnage, ses travaux sur la pauvreté, sa pensée, cadrent avec nos problématiques actuelles. Enfant, en 1943 au Bengale, Monsieur Sen a vécu une famine qui a emporté trois millions de personnes, là ou il a prouvé que les greniers étaient bien pleins, là où la récolte était même meilleure que celles des années précédentes.
Le manque de nourriture n'était donc pas la cause du désastre. Comme, il l'a établi, ce sont plutôt des éléments socioéconomiques de la responsabilité des gouvernants, de leurs irresponsabilité, qui s'y trouvaient derrière. A l'époque, les interférences entre la chute des salaires, le chômage, la hausse des prix de la nourriture et la défaillance des systèmes de sa distribution ont eu pour effet majeur d'empêcher certains groupes sociaux de réagir positivement afin d'échapper à la famine.
Monsieur Amartya Sen indique alors que la pauvreté est un ensemble de déterminants qui vont de l'éducation, au travail, à la santé et jusqu'à la liberté politique de choisir. Il pense que pour arriver à une croissance économique les réformes sociales, de l'éducation et de la santé publique, doivent être menées avant même les réformes économiques.
Sage parmi les sages, Monsieur Sen n'est pas démagogue et sa réflexion est juste car d'essence humaine. Suivre son enseignement et œuvrer dans la globalité et l'ordre qu'il professe nous éviterait de programmer pour nos régions des plans dans la précipitation et dans la hâte, avec tous les risques qui en découlent.
Le nœud du problème
Mais le problème, c'est que notre intérieur, notre monde rural, se dépeuple et se vide (Graphique n°1). Les créateurs de la richesse et du développement, les gens, les ressources humaines, manquent à nos régions !
Chez nous, la population rurale, majoritairement agricole, décroît. Depuis 1960, l'intérieur a perdu 30% de sa population, le tiers, c'est énorme.
Le plus frappant c'est que ce dépeuplement s'est opéré en continu sans retournement et, plus grave, à un rythme rapide. Sur une cinquantaine d'années, de 1960 à 2010, alors que dans le monde, avec ses conflits et ses sécheresses, le dépeuplement n'a touché que 18% de la population ; en Tunisie nous en avons perdu 30%.
Le phénomène n'est ni généralisé ni inéluctable. En Allemagne, pays industriel par excellence, qui est loin d'être un gros producteur agricole, et malgré le net vieillissement de sa population, la population rurale est restée plutôt constante. En France aussi, tout comme en Espagne ou en Italie, la population rurale est restée relativement stable, recrute même.
Il existe des pays, des économies, qui ont su sauvegarder le potentiel humain de leur monde rural, et ce, malgré des traits démographiques défavorables, un sol et des côtes pas très fertiles ni plus poissonneuses que d'autres.
Le nœud du problème est bien là. Si notre monde rural continue à se dépeupler c'est qu'aucune richesse n'y sera créée, ne s'y créera.
L'enjeu est d'ordre national. Il s'agit d'arrêter cette grave tendance pour ensuite l'inverser.
Pour réussir, il nous faudrait plus que des mesures de développement régional, tout un concept économique.
L'intérieur a besoin d'une réelle économie régionale à bâtir et à asseoir sainement afin qu'elle soit viable et durable. Et le premier des objectifs, des fondements, de cette économie que nous appelons de nos voeux serait le repeuplement du monde rural, agricole, régional.
Objectif national qui doit se mesurer à l'appui d'une veille statistique et par des recensements locaux réguliers.
Vers une économie régionale
Parallèlement à ce dépeuplement qui est un appauvrissement en soit, la Valeur ajoutée agricole par travailleur, un indicateur référentiel de la productivité, qui mesure toutes les productions du secteur moins les intrants, est restée presque stable et stationnaire chez nous (Graphique n°2).
Sur trois décennies, de 1981 à 2009, cette valeur est passée de 1 873 $ à 3 602 $ et n'a progressé que de 92%. Un très faible taux d'évolution au vu de ce qui se réalise ailleurs.
En Espagne, avec une population rurale stable, la valeur ajoutée a évolué de 350%. En Allemagne elle a triplé, + 318%, aujourd'hui, elle avoisine les 31 000 $
VA -Agriculture-
1981-2009
Variation


Croissance
Allemagne
24 087 $
318%
Espagne
16 979 $
350%
Tunisie
1 729 $
92%
Maroc
2 381 $
257%

Ces correspondances arithmétiques, démographiques et économiques, quand bien même, elles nous seraient défavorables, sont riches en informations.
Elles laissent dégager, au moins, deux idées.
La première est de s'interroger sur la relation entre un dépeuplement rural accentué et une productivité agricole relativement stationnaire mais adossée à une population de plus en plus réduite. Est-ce une relation qui cacherait des mécanismes d'exclusions de travail, une typologie de suffisance et de rente ?
L'approfondissement de notre compréhension des mécanismes agro économiques nous aiderait à bien réussir l'objectif du repeuplement de nos régions et compagnes.
Ceci étant, et avec l'objectif du repeuplement, il faudrait que l'on retienne aussi l'objectif d'améliorer la productivité. Au fait deux objectifs liés, qui se complètent, et qui déterminent les fondements de la nouvelle économie que nous devons bâtir ensemble pour les régions.
+300% de richesse, est ce possible ?
La deuxième idée concerne la problématique stationnarité de notre valeur ajoutée agricole par travailleur. Elle vient du Maroc et nous donne un bon signal pour l'avenir.
En effet, même si la valeur ajoutée marocaine reste en valeur légèrement inférieure à la nôtre, le plus important est de noter qu'elle s'inscrit suivant une tendance croissante plus marquée et que, de 1981 à 2009, elle a progressé de 257%.
En Tunisie, nous n'avons réalisé que 92% de progression. Pour deux pays assez similaires en capacités humaines, financières ou de sol, cet énorme écart de productivité parait raisonnablement rattrapable.
Le deuxième objectif quantitatif peut se chiffrer et nous pouvons émettre un seuil de + 300% de progression à atteindre à brève échéance.
C'est réalisable, car c'est réaliste, c'est légèrement mieux que le Maroc + 257% et c'est moins que l'Espagne + 350%.
Cela nous permettrait d'atteindre le double de la valeur actuelle soit aux alentouyrs des 7 000 à 8 000 $. Niveaux qui permettraient à l'agriculture de pratiquer et d'offrir des salaires compétitifs, bons, et convaincants.
Ainsi, une esquisse de modèle commence à se former : l'amélioration de la valeur ajoutée permettra de mieux rémunérer le travail agricole et le salaire agricole des travailleurs dans des régions qui retrouveraient leurs attractivité salariale, des régions qui se repeuplent et qui deviendraient davantage riches et prospères par le travail de leurs habitants.
Et comparativement au Maroc, notre agriculture est capable d'améliorer sa valeur ajoutée. Notre agriculture trouverait alors les moyens d'améliorer son SMAG, le salaire minimum agricole journalier. Car ce secteur doit pouvoir supporter la concurrence salariale de l'industrie, des services ainsi que des secteurs informels.
Mais si les bons salaires agricoles sont les vrais et les durables déterminants de l'attractivité des régions et de leur repeuplement, qu'en est-il de la rémunération du capital et du retour sur investissement dans l'agriculture, dans les régions ?
Capital et investissements agricoles sont nécessaires pour améliorer la valeur ajoutée par laquelle nous convergerons durablement vers une agriculture capable de payer des salaires compétitifs.
Une Bourse régionale ?
Les statistiques de la Banque Centrale de Tunisie montrent que sur 12 ans, de 1998 à 2010, les crédits octroyés à la branche ‘Agriculture et Pêche y compris ceux accordés aux offices en rapport, n'ont progressé que de 30%, et ce, contre 132% pour le total agrégé de l'ensemble des crédits. Plus que le quadruple.
Nous ne devons pas nous étonner de ces faiblesses dans les financements en crédits, tout comme en capitaux d'ailleurs, car le rendement des capitaux et les retours sur investissements sont traditionnellement meilleurs dans les secteurs de l'industrie ou des services qu'ils ne le sont dans l'agriculture.
Mais, heureusement, la donne a changé.
La conjoncture internationale est devenue idéale pour l'investissement agricole : les niveaux des prix mondiaux des matières premières agricoles ont augmenté considérablement.
En 2010, leur augmentation tournait autour de 33%, un record. Ces prix sont, aujourd'hui, à des niveaux tels qu'ils permettent les retours sur investissements et les rendements que recherchent les financiers et tout investisseur, local ou étranger.
Augmenter les flux de financements dans l'agriculture parait urgent, opportun, avantageux et rémunérateur pour banquiers et aux investisseurs.
Ces financements, crédits et capitaux, nous permettraient alors de doter notre agriculture, sous équipée, d'une infrastructure tant immatérielle que matérielle en machineries et en équipements, serres, entrants, abris et accessoires (Graphique n°3).
Des financements ciblés qui amélioreront nécessairement la valeur ajoutée agricole, fondement principal de l'économie régionale que nous devons monter.

Les enjeux sont graves et il est grand temps de décrocher nos analyses de l'éternel frein du parcellement des terres agricoles et de plutôt s'y adapter.
Aux parcellements et la petitesse de nos exploitations, il faudrait plutôt chercher à fédérer les financements et les investissements et non les terres !
Lancer une Bourse régionale et spécialisée, avec un règlement approprié, similaire à celui du marché alternatif, serait un signal bien fort et bien mobilisateur pour l'avenir.
Salariés aux régions
S'il s'agit d'augmenter le volume des financements agricoles, cela ne devrait pas se faire par les exonérations fiscales et les dotations.
D'une part, de telles mesures ne sont pas réellement incitatives, tout le monde l'a toujours constaté et d'autre part, sur le fond, les investissements bâtis sur de telles mesures sont en général peu productifs.
Ceci étant, en temps de crise, c'est la rigueur budgétaire et le calcul au millime prés qu'il faudrait prôner.
La fiscalité de l'entreprise, il s'agit plutôt d'augmenter ses taux et d'élargir son assiette en Tunisie et non de les réduire. Car une entreprise qui arrive à dégager des bénéfices n'hésitera pas à payer ses impôts.
D'ailleurs, la nouvelle économie à bâtir doit éduquer le citoyen afin qu'il s'acquitte de ses impôts et non de s'en défaire ou d'attendre à en être exonéré pour investir.
Par contre, tout comme pour les entreprises, aménager des statuts fiscaux différents pour les personnes physiques n'aggrave pas le budget de l'Etat. C'est à la fois rationnel et incitatif. Car ne l'oublions pas, il est primordial de créer une attractivité salariale pour les régions, une attractivité ne se réalisera pas uniquement par l'augmentation de la productivité agricole.
En ce sens, il faudrait prévoir pour les gens actifs basées dans les régions classées prioritaires, les travailleurs, les fonctionnaires de l'administration, du privé, les vétérinaires, les gérants et les ouvriers, les enseignants et tout agent actif, un statut fiscal avantageux. Doubler la tranche non imposable et la rendre à 3 000 dinars. Réduire pour chaque tranche d'imposition 20% du taux appliqué, augmenter les montants à retrancher de l'assiette par enfant, sont des mesures qui aideraient significativement au repeuplement des régions prioritaires.
Cela permettrait d'améliorer les salaires et les rémunérations, dans le privé comme dans le public, sans alourdir les charges de l'entreprise ou aggraver les équilibre budgétaires nationaux.
La population, le capital et l'investissement, l'entreprise, se trouveraient ainsi, en face d'agents actifs motivés et capables d'améliorer toutes les productivités dans leurs régions :éducative, administrative, scientifique, et, bien entendu, agricoles.
Nous retrouverons alors notre équilibre, notre identité. La Tunisie ; le grenier de Rome. La Tunisie éternelle.
Mohamed Abdellatif Chaïbi
Banquier, Statisticien ISUP- Paris


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