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«Chronique d'un âge de brouillard» Récit autobiographique fictif 2017
Publié dans Le Temps le 06 - 03 - 2018

Après " Chroniques d'un âge de poussière" en 2012, voici venir l'âge du brouillard ". Un temps " que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ... Une génération qui a pétri un rêve de lutte, de combat, de colère, d'indignation, de volonté, de veille, d'espoir et de sang. La génération qui a tout donné à ce pays d'amertume et de miel.
Une génération de battants qui ont choisi leur destin, ont pris le chemin de l'errance sur des chemins torturés, qui ont quitté famille, ville et village pour une initiation ardue à la liberté, à la connaissance, au savoir, à l'amour, au militantisme, à la vie. La contestation fut l'arme salutaire. La remise en cause, le regard critique, l'interrogation, la prise de conscience sont les précieux acquis de l'école et d'un système éducatif qui a privilégié la réflexion et la critique.
On attend d'un récit autobiographique, une narration qui s'appuie sur l'authentique, le tangible, une confession dans laquelle auteur, narrateur et personnage principal sont même personne. Or, Othman Babba ajoute l'adjectif " fictif " ce qui ouvre une belle perspective, puisque le récit englobe les amis, les camarades, toute une génération qui a vécu et partagé les mêmes conditions de vie, les mêmes préoccupations, les mêmes difficultés, les mêmes centres d'intérêt, le même rêve, le même projet de vie. Une génération, celle de la Tunisie, nouvellement indépendante, qui a eu un destin particulier car elle devait se libérer du fardeau des coutumes et des traditions, du conservatisme, du traditionalisme et accéder à l'ouverture sur l'autre, au modernisme, à l'universel. Une génération qui a refusé de se soumettre, d'abdiquer, de s'agenouiller et qui a puisé la force de se battre contre tous les défis dans la colère et l'indignation.
Un récit de 21 chapitres qui coule, aérien, léger, au style limpide et agréable qui couvre la période entre 1959-1965, la durée de la scolarité secondaire de " Hédi", personnage principal désigné par le pronom personnel " je". C'est aussi une période fondamentale dans l'histoire de la Tunisie moderne: l'instauration d'un état, d'un gouvernement national dirigé par Bourguiba et le désir de faire de cette jeune république une démocratie. Une période de grands défis : la lutte contre la pauvreté, le dénuement, la précarité, le tribalisme, le régionalisme, l'analphabétisme, les mentalités rétrogrades, le sexisme, le chômage, l'exploitation de la main d'œuvre et tant de fléaux qui minaient le pays après l'indépendance. Mais, un sentiment d'espoir de voir le pays accéder au progrès et au développement, le respect des libertés fondamentales et le désir de justice et d'égalité.
Cette jeunesse à qui les portes du savoir et de la connaissance allaient s'ouvrir, n'hésita pas à relever un défi crucial: l'accès au savoir. Exhortés par un discours politique qui prônait la scolarisation et la lutte contre l'ignorance, les parents ont scolarisé leurs enfants, sauf les démunis et ceux qui ne réalisaient pas l'importance du savoir.
Ce roman est le récit de cette quête du savoir, de l'autonomie, raconté par un adolescent de 13 ans qui a quitté famille et village, racines et repères pour se trouver à Tunis, chez un oncle dont la femme ne désirait pas sa présence. Un apprentissage ardu et amer de la solitude:" " Mes compagnons étaient mes livres, mes camarades de jeu étaient la feuille blanche, les crayons de couleurs, l'argile et la rêverie" P: 110
C'est également, la souffrance à cause du rejet dont il a été victime par la femme de son oncle, ses camarades de classe pour sa différence régionale, vestimentaire et son parler. Mais, élève intéressé et studieux, il a été apprécié par ses professeurs, surtout ceux de dessin et d'arts plastiques. Un don est né. Sa solitude fut âpre, mais salutaire car, remplie de constatations, de réflexions, d'interrogations, de remise en cause de la vie citadine, bien qu'attrayante, mais également de son village natal.
Pour ce jeune adolescent, d'une sensibilité à fleur de peau, des rencontres féminines avec l'entourage immédiat et avec deux camarades de lycée vont lui permettre de vivre des moments heureux, même s'ils furent fugaces. Ses deux camarades: Radhia aux magnifiques yeux verts et Dalinda aux beaux yeux bleus et à la chevelure blonde, couleur blé furent confidentes et complice. Une belle amitié d'adolescents. Elles seront au cœur de ses réminiscences, tout le long du récit, comme un moment lumineux de son adolescence.
Durant ses longues retraites sur son banc de pierre, il ne cesse de s'interroger sur cette jeunesse, confrontée à l'incompréhension des parents, à des coutumes et traditions contraignantes qui régissent une société sclérosée, même si le discours officiel voudrait qu'elle se libère des chaines du passé, au drame des femmes qui commence dès leur enfance: il y a celles qui sont cloitrées par leurs pères ou leurs maris, geôliers déterminés à les enterrer et celles qui subissent le diktat de leurs employeurs, exploitées, humiliées et méprisées pour un salaire dérisoire, mariées de force par des pères impitoyables et il y a celles qui sont scolarisées, mais subissant la terreur d'une belle-mère ou d'un père abusif.
Le narrateur prend conscience, très tôt, de ce machisme, ce sexisme qui oblige les femmes à se plier à la domination, à la toute-puissance de l'homme qui brise les femmes et les aliène: " L'éternel visage de la femme, celui de la générosité qui se brise au pied d la muraille du machisme, celui de l'amour dont l'homme s'empare et transforme en silence, en absence et en manque de reconnaissance."P:63
Contre cette injustice dont sont victimes les femmes, contre ce mépris et l'exploitation des filles employées de maison, il ressent la colère et l'indignation monter: " Qui a réduit ces femmes à une telle situation? Qui les a reléguées dans une position à peine supérieure à celle des bêtes? Qui voudrait lier sa vie d'homme libre à un être en tout comparable à une bête de somme ?"P: 48
Après le temps de la découverte de la ville, l'enthousiasme de vivre loin des siens " effacer de ( sa) mémoire des années de poussière passées entre les murs délabrés de ce village où chaque être se confondait avec son ombre." P:18, commence le temps des interrogations douloureuses.
L'oncle ne désirant plus sa présence afin d'éviter les scènes de ménage, Hédi, rentre au village pour poursuivre ses études secondaires dans le lycée qui venait d'ouvrir ses portes. Le retour fut douloureux, mais il plongea dans la lecture de tout ce qui lui tombait entre les mains et découvrit, émerveillé la littérature française, les grands auteurs, la poésie qui l'envoûte, la découverte" de la puissance suggestive du mot et la force du verbe quand il surgit du fond de l'être. P: " La découverte des philosophes, des grands hommes politiques. Le monde de la pensée libre et souveraine s'est ouvert, grâce à des professeurs qui avaient l'intelligence et le don de donner envie de lire et de découvrir des penseurs éclairés. La découverte de la musique fut un enchantement.
Le narrateur découvre avec délice le monde, une fenêtre s'est ouverte sur l'Autre avec ses différences, ses richesses. Même le village " poussiéreux" prit les couleurs de la vie: " La poussière de mon village m'apparaissait comme un voile magique" P: 144
L'art, la philosophie, la poésie et la prise de conscience de l'injustice, des inégalités, de la domination, de l'oppression ont illuminé sa vie : " Sans conscience, sans poésie, sans émotions et sans un brin de folie, notre vie ne serait guère différente de celle d'un animal." P:146
Le bachelier réalise que l'espoir qu'a insufflé cette jeune République est terni par la répression de cette jeunesse qui rêve de liberté, d'égalité, de justice et de lendemains qui chantent. Il Prend conscience de l'écart énorme entre les aspirations d'une jeunesse cultivée à enfanter un pays moderniste et progressiste et les chaines et le bâillon imposés par le pouvoir. Le temps de la contestation naît, la colère monte et avec elle le sentiment de " responsabilité". Colère aussi contre les jeunes qui abdiquent, quittent l'école et vivent en marge, inconscients des défis, indifférents, consumant leur vie en volutes de cigarette, perdus dans ce brouillard épais.
C'est le temps de l'insoumission, de la rébellion, de la révolte qui commence. La chute du récit suggère ce parcours pénible et harassant qui allait commencer pour cette jeunesse éprise de justice et de liberté.
Les premières manifestations de colère ont été durement réprimées par le pouvoir. Un mouvement va naître : " Perspectives " va affronter la prison, la torture, les procès et donner naissance à la gauche tunisienne.
Le prochain roman sera écrit de douleur, de souffrance, de lutte, de déconvenues, de moments d'abattement, mais aussi d'euphorie et d'espoir.
Au-delà du récit d'une " transhumance ", d'une errance pénible, avec de belles éclaircies, ce roman est un hommage, en filigrane, aux camarades de route, aux enseignants qui ont célébré le Beau, fait découvrir la pensée libre, ont dénoncé les abus du pouvoir et ont chanté la liberté. Une écriture qui palpite de vie et frissonne d'émotion, suggère tout autant qu'elle crie.


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