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Gros plan sur les cinémas des pays de l'ex-Yougoslavie
Festival du film de Sarajevo
Publié dans Le Temps le 06 - 08 - 2010

La partition de la Yougoslavie en six entités distinctes n'a pas été sans conséquences sur le secteur du cinéma. D'un marché de vingt-deux millions d'habitants avec une production conséquente mais sous surveillance, les six pays qui formaient l'ex-Yougoslavie se sont trouvés dans l'obligation de mettre en place des cinématographies nationales dans de très petits marchés.
La production cumulée de la région est d'une soixantaine de longs métrages pour l'année en cours avec en haut de la liste la Serbie ( 27 films produits ) , et au bas le Monténégro avec un film. La Croatie est à 16 films alors que la Bosnie, la Macédoine et la Slovénie sont à moins de dix films produits par an. Le box office dans ces pays est à l'instar de pratiquement tous les pays de la planète entièrement dominé par les superproductions américaines. L'existence aujourd'hui de cinématographies serbes, croates, bosniaques, slovènes ou macédoniennes doit beaucoup aux centres nationaux de cinématographies nationales mis en place dans les différents pays de la région. Cependant le montant de l'aide apportée par les différents Etats à la production nationale varie selon les pays et reste proportionnel aux possibilités des économies respectives des différentes entités qui forment l'ex-Yougoslavie. La Croatie avec près de 7 millions d'euros alloués au cinéma pour une population d'un peu plus de quatre millions d'habitants tient le haut du pavé. Elle est suivie de près par la Slovénie, petit pays de deux millions d'habitants dont la dotation publique pour le cinéma avoisine les 6 millions d'euros. La Serbie avec ses huit millions d'habitants n'allouant que 4 millions d'euros d'aide publique pour le cinéma. Ces ressources publiques demeurent néanmoins insuffisantes et nécessitent un appel d'air venant du secteur privé et de fonds d'aide européens. Sur ce plan, et depuis quelques années déjà, des logiques de coproduction régionales se sont développées avec généralement un apport majoritaire du pays du réalisateur et des apports de moindre importance des pays limitrophes. Dicté par un souci purement pragmatique (la rareté des ressources disponibles pour le cinéma, cette mise en commun des efforts de production dénote aussi d'une volonté de dépasser les contentieux politiques qui existent entre les différents Etats de la région.
Un cinéma réaliste entre désarroi et mélancolie
Le festival de Sarajevo est le lieu par excellence à partir duquel il est possible d'observer ce qui travaille les différents cinémas des pays de l'ex-Yougoslavie. La première décennie de ce siècle constitue pour les jeunes cinéastes de la région un moment charnière. Il s'agit en effet pour eux de contribuer à l'édification d'une cinématographie nationale (un cinéma serbe, bosniaque, croate…) tout en se sachant les dépositaires d'une histoire proche traumatique. A cela vient peser sur les épaules de cette nouvelle génération de cinéastes, l'urgence de témoigner d'une réalité paradoxale, versatile, impitoyable pour les plus faibles où la brutalité du capitalisme semble avoir tué à jamais les chimères de la paix retrouvée et de l'émancipation nationale.
C'est un regard apaisé, distancié, ironique et impertinent sur l'histoire des Balkans que pose le réalisateur serbe Zeljko Mircovic dans un des films les plus iconoclastes de la compétition documentaire. Le documentaire est une sorte de Road movie au cours duquel la caméra de Mirkovic accompagne le voyage de deux écrivains, un serbe et un croate dans le territoire de ce qui a été durant presque cinquante ans la fédération de Yougoslavie. C'est dans une vieille yougo ( voiture symbole de la période de socialiste), tout ce qui leur reste de leurs passé commun que nos deux écrivains entreprennent leur voyage à travers « l'autoroute de la fraternité » construite par Tito pour relayer l'ensemble du territoire de l'ex-yougoslavie. A la faveur de rencontres, de témoignages, de pannes de tous genres, se donne à voir toute l'absurdité d'un présent où les enfants d'une même petite ville mais de quartiers différents sont amenés à apprendre dans des livres d'Histoire différents selon qu'ils soient serbes ou croates. Une histoire qui relève beaucoup plus de propagandes d'Etat tant la vérité sur ce qui s'est passé lors de ces douloureuses années de guerres fratricides est encore à faire. Certaines bribes du passé proche sont reconstitués à travers les témoignages d'intellectuels et d'hommes politiques de premier plan pour qui aujourd'hui le démembrement de l'ex Yougoslavie était inévitable mais pas la guerre. Un brin, nostalgiques de l'ancien régime, lucides et désenchantés nos deux compères écrivains, à la faveur de leurs rencontres nous livrent leurs sentiments face à tant de gâchis et d'aveuglement des politiques et de l'Histoire.
Ce très beau documentaire est représentatif d'une volonté perceptible chez certains cinéastes de la région de se réconcilier avec le passé dans une sorte de rejet des propagandes nationales qui ne font qu'attiser une haine qui a été dévastatrice pour la région. Dans « Years eaten by lions », le réalisateur Bosniaque Boro Kontic interroge les manipulations médiatiques en en démontant les mécanismes pour montrer comment dans chaque camp, des journalistes se sont adonnés à la pire propagande au mépris de toute déontologie et comment ces faussaires de l'information se refont une virginité en se trouvant propulsés à de hautes responsabilités politiques.
Cette vitalité du documentaire n'a pas son équivalent dans la fiction dont la qualité reste moyenne. Les films bosniaques présentés à Sarajevo cette année sont tous travaillés par les tourments du présent et la volonté de donner du sens à une réalité labile, paradoxale opaque. La guerre n'est pas loin et les personnages de « On the path » de Jasmila Zbalic et de « Savdah for Karim » de Jasmin Durakovic en portent les blessures. En plus de ce lourd passé, les protagonistes sont confrontés à un quotidien où ils ont du mal à s'ancrer. Le spectre de l'islamisme est présent dans ces deux films et il constitue une échappatoire possible pour des personnages désemparés. « Jasmina » le troisième film bosniaque en lice se veut un film œcuménique une histoire d'amitié durant le siège de Sarajevo entre une réfugiée bosniaque et un clochard croate réunis par l'amour d'une petite fille « Jasmina ». Dégoulinant de bons sentiments, télévisuel et très convenu, ce film divisé est un non film.
Ce trop plein de réalité dont il a été question plus haut se retrouve dans « Tilva Rosh » le film serbe primé, plus ambitieux esthétiquement dans la mesure où il se présente comme un scénario minimal sur le désarroi de jeunes adolescents qui improvisent pratiquement devant la caméra. Inégal et un peu systématique, il a le mérite de nous faire percevoir sans fard la déroute d'une jeunesse sans illusions.
Gris, froid, mélancolique et désespéré le cinéma de l'ex-Yougoslavie en dit long sur les dégâts de la transition sans douceur de la guerre aux dures réalités du marché. Se réinventer un passé en étant constamment sollicités par les dures réalités du présent voilà une équation bien difficile à résoudre pour ces peuples dont l'aspiration est de vivre (ou survivre ?) en temps de paix.


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