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Le lamento du petit agneau
Les mots déchaînés
Publié dans Le Temps le 06 - 03 - 2011

Par Hechmi GHACHEM - (Lors de son premier discours, le Premier Ministre Beji Caïed Essebssi a évoqué une anecdote fort pertinente tirée de l'œuvre d'Ibn Abi Dhiaf et où en s'adressant à un tyran, un interlocuteur lui dit à peu prés ceci : « tu as mangé de la chair de ton peuple. Dis-moi es-tu un berger ou un loup ? ».
Quand le berger se révèle être, en réalité, le boucher du peuple, le lien de confiance qui lie gouvernés et gouvernant ne peut que rompre. Et voici pour appui ces dires cette petite histoire.
Je suis un petit agneau. Je suis fait pour être mangé. Mon père a été mangé. Mon grand-père aussi et certainement, tous ceux qui les ont précédés. Depuis que l'on se souvienne et de mémoire de mouton, nous ne faisons que nous préparer à être mangés. Pour cela, nous avons généralement un berger.
Un berger qui nous garde, qui nous mène paitre et qui nous ramène à la maison. C'est-à-dire, dans notre enclos. Un berger qui nous traite avec amour et qui nous prépare au boucher.
Car, nous avons aussi un boucher. Un boucher est fait pour être…boucher. Ce n'est pas de sa faute. Il a été programmé pour cela, comme j'ai été moi-même, programmé pour être mangé.
Je ne peux donc haïr mon boucher. Il est fait pour m'égorger et il m'égorgera.
Ma vie, comme vous le voyez est claire comme de l'eau de roche. On m'élève pour être mangé et on me mangera. C'est là la seule leçon philosophique dont la vie m'a doté. Je n'en ai pas d'autre. J'ai un berger qui me garde, un boucher qui m'égorge pour que je sois mangé et, je serai mangé. C'est, je crois, l'histoire de tous les moutons depuis la nuit des temps, et nous n'avons donc pas à nous en faire, puisque nous nous y sommes faits.
Seulement, en ce qui me concerne, les cartes ont été brouillées.
Et quand les cartes sont brouillées, plus personne n'est à sa place. Alors, on a droit de se poser quelques questions. J'ai appris que le berger qui a toujours pris soin de moi, qui m'a donné à manger, serait en réalité, lui-même, mon boucher.
C'est effroyable !
Depuis le jour où je l'ai appris, je n'ai plus regardé mon doux berger avec les mêmes yeux. Même quand il sommeille au pied de l'arbre, j'imagine (ou bien je vois) ses mains qui, doucement, aiguisent ses couteaux.
Ses horribles, terribles et effrayants couteaux.
Et même si cela est étranger à mon éthique, à ma génétique, à ma constitution, j'ai commencé à le haïr et j'ai fini par le haïr…réellement…charnellement. Mais que peut faire un tout petit agneau, contre son boucher ?
En parler aux autres ? A mes frères ? Tous mes frères sont des moutons. Ils ne peuvent que bêler. Bêler quand ils naissent. Bêler quand ils pleurent. Bêler quand ils ont envie d'aimer. Bêler la nuit où on les enchaine. Bêler à l'aube où on va les égorger.
Mon histoire a, heureusement ou malheureusement, dépassé le cercle intime des moutons et s'est éparpillée à travers le monde. Des gens ont pris position pour ou contre mon boucher. Des actions ont été entreprises contre lui. On voulait le faire abdiquer, l'anéantir.
Un berger n'a pas le droit de s'ériger en boucher ni un boucher de devenir berger. Car les pâtres, les bergers, sont des prêtres ou des prophètes. Les bouchers sont des hommes. C'est-à-dire des machines à tuer.
Mon dilemme aujourd'hui, n'est pas de savoir qui va me sauver des couteaux effroyables de mon terrible berger-boucher mais de savoir qui parmi tous ceux qui se battent contre mon berger-boucher, va me prendre sous sa coupe pour m'égorger et me manger.
Voilà le problème qui se pose à tous les moutons de tous les temps : savoir par qui on va être mangé et à quelle sauce.


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