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Kamel Eddine Djaït, l'homme qui combattait l'hétérodoxie
In memory
Publié dans Le Temps le 02 - 01 - 2013

Cheikh Kamel Eddine Djaït, ancien Mufti de la République, vient de s'éteindre à l'âge de quatre vingt dix ans. Tous ceux qui ont eu le privilège de le connaître, le considéraient avec ferveur et respect. Modèle accompli de vertu et de dévotion, il était autant apprécié pour ses qualités d'altruisme et de sagacité que pour sa probité et ses dons exceptionnels.
Il appartenait à la dernière génération des « moudarras » qui avaient reçu leur formation à la Grande Mosquée de la Zitouna et qui, auréolés de leur prestige d'hommes de science et de religion, jouissaient d'une vénération particulière auprès d'une population foncièrement attachée à sa foi. Ces honorables maîtres se distinguaient par leur habit cérémonial, coiffés d'un turban blanc, enveloppés dans leur ample Jebba et leur burnous de laine immaculée, insignes de leur autorité religieuse suprême. A la suite de la fermeture de l'Université Zeïtounienne, au milieu du siècle dernier, ils ont presque tous disparu, et il n'en subsiste aujourd'hui que quelques uns, d'un âge avancé, et que l'on compte sur les doigts de la main.
Cheikh Kamel Eddine était l'une des figures les plus marquantes de cette société de lettrés, guides spirituels et gardiens de nos valeurs morales. Reconnu unanimement parmi les maîtres les plus doués en matière de théologie et de jurisprudence, sa vie durant il se voua à l'érudition. Se ressourçant aux principaux ouvrages de base (mutûn) et à leurs commentaires (hawâchî), apprenant par cœur des abrégés entiers en vers, il s'initia à diverses disciplines : tafsîr (exégèse coranique), hadîth (propos du Prophète), mustalah al-hadîth (terminologie), sîra (biographie du Prophète), tawhîd (théologie), fiqh (jurisprudence), usûl (méthodologie de droit), farâ'idh (science relative à l'héritage), mantiq (logique), ainsi que la littérature et la linguistique. C'est sans doute cette instruction encyclopédique, qu'il avait solidement acquise au sein de la Zitouna, qui a largement contribué à l'enrichissement de sa culture et à l'étendue de son savoir. Mais il avait surtout trouvé un guide averti, bienveillant et ferme en la personne de son père, Cheikh Mohamed Al-Aziz Djaït (1886-1970), qui fut l'un des plus doctes représentants de la science juridique de son temps. On ne peut évoquer ici le nom de cet éminent savant sans signaler, à juste titre, sa réputation d'intégrité et sa rectitude morale qui furent, en toutes circonstances, exemplaires. Cumulant plusieurs fonctions : enseignant à l'Université Zeïtounienne (1911-1945) et au Collège Sadiki (1914-1940), recteur de la Zitouna (1940-1943), Cheikh al-Islam Malikite (1945-1956), Ministre de la Justice (1947-1950), Mufti de Tunisie (1957-1960), Cheikh Mohamed Al-Aziz se distingua par ses vaillantes et audacieuses prises de position chaque fois que lui furent assignées ces importantes charges. Rappelons très brièvement à ce propos qu'il fut le principal auteur du projet de la Majallah qui préfigura le Code du Statut personnel. Appelé, en sa qualité de membre des tribunes supérieures, à la révision du texte régissant ce Code (promulgué le 15 août 1956), il préconisa la modification de sept articles qu'il jugea incompatibles avec les prescriptions du Coran et de la sunna. (1) Il s'opposa aussi formellement, en tant que Cheikh al-Islam, à certain leader politique à tendance laïcisante, et fut destitué, en 1960, de sa fonction de Mufti à la suite d'un désaccord sur la question du jeûne durant le mois de Ramadan.
Lui-même fils de Youssef Djaït (1830-1915), Premier Vizir (1908-1915) sous le règne de Naceur Bey (2), Cheikh Mohamad Al-Aziz s'était donc appliqué à perpétrer le culte de l'honneur et de la probité intellectuelle qu'il avait hérités de son digne père, en les transmettant à ce fils, toujours affable et dévoué, et avec qui il n'avait cessé au fil des ans de partager une élective affinité.
En plus de ces vertus de droiture et d'intégrité qui lui ont été dévolues, le jeune Kamel Eddine reçut, de la part de sa mère, une éducation très émancipée. (3) Femme du monde, instruite et évoluée par rapport à son époque, elle fut depuis sa tendre enfance élevée suivant les principes alors en honneur dans un milieu social ouvert aux influences extérieures et adoptant une manière de vivre à l'européenne. C'est sur ce modèle d'éducation, édifiante et éclairée, que s'accomplit donc la personnalité du jeune Kamel Eddine. Il sut toujours garder le juste-milieu, conservant pour ainsi dire une égalité d'âme que rien ne pouvait troubler. S'adaptant parfaitement à l'esprit de son temps, il ne manqua pourtant jamais à ses obligations rituelles, préservant ses principes et ses fondements, garants de son Açâla et de son inaltérable authenticité. Toute sa personne exprimait ainsi une vérité profonde, loin de toute attitude conventionnelle ou superficielle. Tout son être dégageait une espèce de plénitude et d'équanimité dont seuls bénéficient les élus, animés par une foi ardente et une infaillible loyauté.
Né à la Marsa le 12 février 1922 (14 joumada I, 1340 H), il fut le cadet de son frère aîné Youssef et de sa sœur Sabiha et un peu plus âgé que sa sœur Frida et son frère Mohamed. Ayant appris une partie du Coran au kouttab de la demeure familiale, il entra à l'école primaire de sa localité. Après un bref passage au Collège Sadiki, il franchit l'imposant péristyle de la Grande Mosquée de la Zitouna, entamant ainsi sa carrière de tâlib. Il y obtint la Ahlia (1er cycle secondaire) (1940), le Tahsîl (baccalauréat) (1944), la Âlimia (licence, section charaïque) (1947) et enfin le Tadrîs (2è catégorie) (1950). Il eut tout au long de ce cursus une élite de maîtres notoires : notamment son père (qui lui enseigna la méthodologie de droit) et son beau-frère, l'Illustre Cheikh Fadhel Ben Achour (qui lui enseigna la théologie). Citons entre autres : Mohamed Zaghouani et Hédi Allani (jurisprudence), Mohamed Annabi (procédure judiciaire), Sadok Mehrezi (hadîth), Mohamed Damergi (tafsîr) et Mohamed Mestiri (méthodologie de droit). Ce dernier, plein d'égards envers son ancien maître Cheikh Mohamed Al-Aziz Djaït, s'employa avec zèle à accueillir le jeune Kamel Eddine et à suivre de près ses progrès universitaires. Il le familiarisa avec des notions précises et le prépara ainsi à affronter avec confiance les épreuves des examens. Admirant les hautes performances de ce maître, indulgent et d'une rare intelligence, le studieux élève lui voua une fidélité et une reconnaissance absolues. « Sans lui, déclare- t-il souvent, je n'aurai jamais pu progresser et décrocher aussi sûrement le Tadrîs ! »
Dès octobre 1950, muni de son diplôme, il entama sa carrière d'enseignant à la Zitouna et dans certaines de ses annexes. En cette même année, son père lui concéda sa place d'Imâm-prédicateur à la Mosquée Al-Hliq. Il se consacra avec abnégation à ce devoir sacerdotal durant une cinquantaine d'années sans interruption.
La réforme de 1958 ayant supprimé l'Université Zéïtounienne (4), les Moudarras furent répartis dans plusieurs collèges et lycées secondaires. Après ce coup d'arrêt, notre cheikh renonça en plein essor intellectuel au Tadrîs de première catégorie, alors qu'il s'y apprêtait sérieusement. Il dut se résigner à sa nouvelle situation en abandonnant le costume traditionnel et en rejoignant le Collège de la Goulette, où il a été muté comme professeur d'arabe et d'instruction civique et religieuse. Néanmoins, cette situation ne perdura pas, puisqu'en 1970, il fut promu au grade de Maître de Conférences (5) et recruté à la Faculté de Théologie et de Sciences Religieuses créée depuis quelques années. (6) Il y rencontra de vieilles connaissances : Mokhtar Ben Mahmoud, Chedli Belcadhi, Chedli Nayfar, Mohamed Lakhoua, Abdel-Aziz Ben Jaâfar, Mustapha Meddeb, Mokhtar Sallami et son ancien camarade de promotion Habib Belkhodja qui était à ce moment le doyen de la faculté. Les quatorze années écoulées dans cette institution ont été surtout propices à l'étude des principaux ouvrages de fiqh et de usûl. Il revisita les doctrines de certains jurisconsultes de renom en essayant de les considérer dans une optique nouvelle, et apporta ainsi beaucoup de soin à la préparation de ses cours. Il collabora en même temps à quelques revues, notamment Al-Hidâya (publiée par le Conseil islamique supérieur à Tunis). Abordant, à travers ses articles ou dans ses séminaires fondamentalement des problèmes d'ordre moral, il s'attela à faire comprendre l'esprit véritable de l'Islam, purifié de toutes formes de divergences et de jusqu'au-boutisme (tatarruf) : un Islam régi en profondeur par une quête d'identité et d'affirmation de soi, se réclamant essentiellement de l'Ecole Sunnite, de rite Malikite (conformément à la théologie scolastique de Ach'ari et celle de Jounaïd (Xème s.)), telle qu'elle a été établie et pensée depuis une dizaine de siècles par les fouqahâ de l'Occident musulman, et dont la Zitouna fut l'un des foyers les plus rayonnants. (7)
Dans ses multiples fatwas (consultations juridiques), la plupart ayant été rédigées ultérieurement durant son exercice de Mufti de la République, il souleva des sujets complexes et variés, dont certains particulièrement épineux se posent encore avec acuité de nos jours, tels que l'avortement, la fécondation in vitro, la transplantation d'organes, les malformations fœtales ou le clonage. Grâce à sa parfaite connaissance des textes sacrés (nusûs) et une consultation systématique des différentes opinions relatives à diverses écoles juridiques (madhâhib), il fut en mesure, en sa qualité de moujtahid, de prononcer des jugements indépendants et de proposer des interprétations personnelles susceptibles d'éclaircir maintes questions jusqu'alors controversées.
Cheikh Kamel Eddine fut parmi les doctrinaires de la foi qui prenaient fortement position contre toute forme d'hétérodoxie. Il n'avait cessé d'œuvrer pour la sauvegarde et la suprématie incontestée de la religion. Mais il aspirait par là même à un redressement intellectuel et spirituel inspiré des valeurs immuables d'un Islam éclairé, adapté aux conditions de la modernité et animé par une volonté de réformisme. De ce fait, il s'apparentait au milieu progressiste zéïtounien et poursuivait l'œuvre de ses maîtres à penser qui l'ont précédé dans la voie de l'Islâh, à l'exemple de Mahmoud Qabadou, Mohamed Bayram, Mohamed Senoussi, Mohamed En-Nakhli, Salem Bou Hajeb, Al-Khadhir Hussein et, en particulier, le Grand Imam Cheikh Tahar Ben Achour et l'Illustre Cheikh Fadhel Ben Achour qui avaient exercé sur lui un indéniable ascendant et auxquels, par ailleurs, il était rattaché par de solides liens de parenté. (8)
On ne saurait passer sous silence, dans ce bref aperçu, les réunions de chaque vendredi que le Cheikh Kamel Eddine entretenait avec quelques-uns de ses condisciples, et qui se déroulaient dans une ambiance à la fois studieuse et conviviale. On y étudiait l'exégèse coranique du Grand Imam Cheikh Tahar Ben Achour (1879-1973), « Al-Tahrir wa al-Tanwir », monumental ouvrage d'une trentaine de volumes et dont le texte, remarquable par sa virtuosité rhétorique et sa haute teneur scientifique, était minutieusement analysé et commenté par ce groupe d'initiés. Ils avaient souvent recours à des traités subsidiaires chaque fois qu'ils butaient sur des questions insidieuses ou ardues, et s'arrêtaient sur certains passages dont ils ne soupçonnaient pas à première vue le sens profond et qui étaient élucidés par l'auteur par de brillantes et irrécusables argumentations.
Ces réunions ont duré une bonne trentaine d'années et ne se sont interrompues qu'avec la disparition de la plupart des personnes qui y assistaient. Que le lecteur me permette de citer les noms de ces inoubliables hommes qui représentaient le talent et la vertu : Kamel Eddine Djaït, Moncef Djaït, Mahmoud Messaoudi, Mohamed Fareh, Habib Belkhodja, Mohamed Ben Achour, Mustapha Ghazali, Radhi Kchok, Abdel-Aziz Guizani, Tahar Ben Othman, Mustapha Mqaddam et enfin Mohamed Ali Lasram, beau-frère du Cheikh Kamel Eddine, auquel le liait une ancienne et indéfectible amitié, ayant depuis toujours partagé ensemble les mêmes points de vue et aspiré au même idéal.
Dès sa mise à la retraite, en 1984, Cheikh Kamel Eddine a été sollicité à participer à la vie publique et à exposer ses avis et conseils sur des faits contentieux d'actualité. Doué d'une persévérance à toute épreuve, son sentiment du devoir lui commandait d'accepter ces lourdes responsabilités qu'il allait assumer avec énergie et efficacité. Il siégea dans plusieurs congrès scientifiques et académies internationales, au cours desquels il présenta d'amples études spécifiques. Il fut ainsi successivement Membre représentant à la Ligue arabe (sise à Tunis) (1984-1998), Membre du Conseil islamique supérieur à Tunis (1989-1998), Membre de l'Assemblée du Fiqh islamique rattaché à l'Organisation de la Conférence islamique à Djedda (1989-2008), Membre de la Chambre des Députés au Bardo (1994-1998) et en fin de parcours Mufti de la République (1998-2008). Il dut renoncer à cette dernière fonction à la suite d'un mal qui le minait depuis longtemps.
Désireux de couronner sa vie, vouée toute entière à la piété et à l'amour du savoir, par un acte de charisme et de foi, le Cheikh a légué l'ensemble de ses précieuses collections d'anciens manuscrits, d'ouvrages rares, de brochures et de périodiques, hérités dans leur majeure partie de son père et de son grand-père, à la Bibliothèque Nationale.
Au demeurant, son état de santé s'est graduellement dégradé avec la disparition de son aimable et dévouée compagne Souad Agha. Durant les soixante quatre années qu'elle a vécues aux côtés de son mari, elle n'avait cessé de l'entourer de ses soins et de ses délicates attentions. Face à ce brutal arrachement, le Cheikh Kamel Eddine témoigna d'une admirable résignation, réconforté par la profonde affection que lui portaient les siens. Il ne tarda pas cependant à rejoindre sa fidèle épouse pour un monde meilleur.
La foule immense qui l'avait accompagné jusqu'à sa dernière demeure, écoutait avec ferveur l'oraison prononcée par l'actuel Mufti de la République en déplorant la perte irrémédiable d'un âlim d'une aussi grande valeur.
Cheikh Kamel Eddine sera toujours présent dans le cœur de ses enfants, de ses amis, de ses nombreux disciples et de tous ceux qui l'ont aimé et qui l'ont vénéré. Nous avons perdu l'homme mais non l'âme. Prions pour lui.
(1) Les articles 14, 18, 19, 21, 30, 35, 88 (concernant la polygamie, la juridictionnalisation du divorce, etc).
(2) Les Djaït, famille de vieille souche, dont les ancêtres remontent aux tribus yéménites, arrivèrent en Ifrîkya au VIIème siècle lors de la conquête islamique. Ils se fixèrent à Kairouan (ville sainte qui pour longtemps rayonna sur toutes les contrées du Maghreb) avant de s'établir à Tunis (1706). Ils fournirent à la dynastie husséinide nombre de lettrés, magistrats et notables, dont quelques uns se vouèrent au commerce et à l'agriculture.
(3) Sa mère, Wassila, issue d'une famille originaire de Béni Khiar ayant quitté l'Andalousie au XVIIè siècle, était la fille de Mohamed Al-Aziz Baccouche (1870-1948), (Interprète au Premier Ministère), et la petite fille du Général Mohamed Baccouche (1833-1896), (études d'ingénierie en France, Directeur du Ministère des affaires étrangères, Membre du Conseil d'Etat et Caïd-gouverneur de Sousse).
(4) Au lendemain de l'Indépendance, le « Projet de réforme de l'enseignement en Tunisie », élaboré en janvier 1958, a été mis en application par le directeur de l'Enseignement secondaire au Ministère, Mahmoud Messadi. Dès son arrivée à cette fonction, il fit licencier les moudarras et annuler l'enseignement secondaire zeïtounien. Un nombre considérable d'étudiants, contraints d'interrompre définitivement leurs études, durent par la suite occuper des postes subalternes n'exigeant aucune formation intellectuelle.
(5) En 1970, une loi proposée par le Ministre de l'Eduction nationale, Chedli Ayari, a été promulguée après soumission à l'Assemblée nationale, octroyant à un certain nombre d'enseignants permanents, anciens zeïtouniens, des titres universitaires.
(6) L'Université de Tunis fut créée officiellement par décret du 31 mars1960, complété par décret du 1er mars 1961. Elle comprenait plusieurs institutions, dont la faculté Ezzitouna de Théologie et de Sciences Religieuses (boulevard du 9 avril, Tunis). Cf. JORT, 3-7 mars 1961, p. 354.
(7) Cf. Cheikh Kamel Eddine Djaït : L'identité de l'islam tunisien et les tentatives de défiguration, pacte des ulémas de Tunisie, in Le Maghreb Magazine, déc. 2012, n°15, pp 4-5 (article en langue arabe).
(8) La revue Al Majallah Ez-Zeïtounia (1936-1955), fondée par le Cheikh Chedli Belcadhi et quelques-uns de ses collaborateurs, poursuivait l'œuvre des ulémas progressistes, en ayant pour principal objectif d'établir une réforme de la religion et des moyens de lutte contre le fanatisme et le sectarisme. Elle a eu une large audience non seulement en Tunisie mais dans d'autres contrées arabes. Cf. Mustapha Chelbi, Le patrimoine journalistique de Tunisie, éd. Bouslama, Tunis 1986, pp. 237-245.


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