La rétrospective Elloumi se poursuit jusqu'au 12 avril à l'Atelier. Installé en France, cet artiste fait son retour au pays et restitue un parcours d'un demi-siècle. Echeveau d'influences et palette importante de techniques soulignent le profil d'une oeuvre à la croisée des arts primitifs africains et des graphistes européens contemporains... Sélim et Bochra Ben Yahia poursuivent leur action en faveur des arts plastiques en ouvrant leur espace "l'Atelier" à de nombreux peintres de divers horizons. Dans une formule chaleureuse et conviviale, l'Atelier vibre de la présence des artistes et de leurs échanges avec le public. Hier, Lamine Sassi, Zouhour Chaabouni ou Amor Ghedamsi exposaient leurs œuvres. Aujourd'hui et jusqu'au 12 avril, c'est au tour de Chedly Elloumi d'investir les cimaises de l'Atelier pour une rétrospective en 31 tableaux qui restitue les principales étapes de l'œuvre de cet artiste iconoclaste entre tous. De fait, ce sont cinquante ans d'une vie artistique qui se déploient sous nos yeux, cinquante ans de voyages réels ou symboliques, d'incursions dans l'imaginaire du siècle et d'interrogations esthétiques avec pour filigrane le rêve, l'amour, la joie et l'espoir. Aux frontières de la fantasmagorie Le manifeste artistique de Chedly Elloumi remonte à 1965, date de sa première exposition dans le cadre du Salon des indépendants qu'animaient alors les mythiques Alexandre Fichet et Suzanne Comte. Depuis, d'exposition de groupe en collection individuelle, Elloumi a fait bien du chemin. Ses dernières expositions en Tunisie se sont tenues à Kalysté ou Caliga puis l'artiste s'est installé en France où il participe régulièrement à des événements plastiques et expose ses œuvres à Grenoble, Clermont ou Paris où il fréquente la galerie Arcema. C'est dire si le parcours de Chedly Elloumi est multiple. C'est dire si cette rétrospective est la bienvenue non seulement parce que l'artiste y montre sa dextérité sur des supports variés et techniques mixtes mais aussi parce qu'elle permet d'embrasser d'un seul regard le parcours d'un demi-siècle. D'ailleurs, les nouveautés ne manquent pas dans cette exposition qui retrace un parcours tout en ouvrant nos yeux sur une œuvre singulière. Chedly Elloumi est difficile à cerner car ses influences et références sont de l'ordre du foisonnement. Selon les formats qu'il adopte, ses œuvres évoquent aussi bien les posters des graphistes d'Europe de l'Est que l'art africain dans son essence mystérieuse. Car Elloumi semble évoluer entre art brut et abstraction et, plus précisément, il semble injecter de l'abstraction dans l'art brut. Et cette greffe prend à merveille! En effet, l'impression d'étrangeté, de temps suspendu, qui caractérise les œuvres de Chedli Elloumi prend sa source dans ce télescopage qu'il provoque, dans ce point d'appui théorique où se réalise la jonction entre une expression primitive, un geste éblouissant, et une approche raisonnée. Un peu à la manière d'un anti-Gorgi, Elloumi va jusqu'au bout de la logique du maître de l'Ecole de Tunis. Il agit en tous cas dans la même vulgate car tout en s'inspirant d'un patrimoine codifié, il parvient à l'abolir en instituant une candeur enfantine qui perturbe la sérénité de l'ensemble. C'est ainsi que Gorgi procédait pour sortir des carcans de la tradition. C'est de la sorte que Chedly Elloumi procède pour créer un univers marginal, aux frontières du réel et de la fantasmagorie. Un peu à l'image d'un Ahmed Hajeri dont la trace est également diffuse dans les œuvres présentées. Fragmentation et dissémination Au delà, ce sont la fragmentation et la dissémination qui fondent le monde propre d'Elloumi. Et c'est en cela qu'il est proche des graphistes européens du vingtième siècle. Dans ses œuvres, graffitis et ectoplasmes cohabitent dans un dialogue énigmatique. Certaines envolées oniriques se fracassent parfois sur des visions cauchemardesques alors que sur d'autres tableaux, une sérénité mystique semble naître de toutes ces tempêtes. Souvent, des corps flottants évoluent librement dans un éther lacéré par des zébrures, des ratures, des stries profondes. Plus que la technique, ce sont les sens induits par l'artiste qui surnagent dans l'espace de la toile. Ce sont parfois des miniatures qui soulignent la quête de précision mais toujours, une idée est embusquée, un désir affiché, un hiatus mis en relief. Elloumi nomme ses œuvres "Danse rituelle", "Noce d'argent" ou "Voyage sidéral" et, chaque fois, ses peintures expriment des charges inconscientes, des bouquets de sens. Cette rétrospective est aussi l'occasion de constater l'étendue de la palette technique de l'artiste. Acrylique sur toile, technique mixte sur bois ou sur carton fort, huile sur toile ou sur bois: plusieurs approches soutiennent le discours de cet artiste qui a plusieurs cordes à son arc. Au final, Chedly Elloumi offre au public un moment de découverte de ses nouvelles inspirations, un gros plan sur son parcours qui permet de mesurer le tournant vécu par cet artiste au début des années 2000 et un regard sur une œuvre vive qui a connu sa plus grande "transmutation" auprès des créateurs parisiens de la galerie Artitude en marge des grandes expositions de 2001 sur les tendances abstraites et les petits formats, devenus depuis les articulations assumées des créations de Chedly Elloumi.