La Chine accélère silencieusement sa stratégie de dédollarisation. En l'espace de quelques mois, Pékin a poursuivi la réduction progressive de ses avoirs en bons du Trésor américain tout en renforçant massivement ses réserves d'or. Ce rééquilibrage des actifs, discret mais régulier, traduit une volonté claire de se prémunir contre les risques géopolitiques et de diversifier ses réserves internationales. Un désengagement progressif des bons du Trésor D'après les dernières données officielles, la Chine a réduit ses avoirs en bons du Trésor américain à 757 milliards de dollars en avril 2025, contre 765,2 milliards en mars. Cette baisse de 8,2 milliards en un mois place la Chine à son niveau d'exposition le plus bas depuis février 2009, où ses avoirs s'élevaient à 744 milliards. Pour mesurer l'ampleur de ce désengagement, il faut se rappeler qu'en 2011, la Chine détenait plus de 1 300 milliards de dollars de dette américaine. Elle a donc réduit sa position de plus de 40 % en quatorze ans. La baisse n'est pas brutale. Elle s'inscrit dans une logique de retrait progressif par le biais des échéances naturelles, évitant ainsi de provoquer une réaction de panique sur les marchés obligataires. Pékin agit avec méthode : il ne s'agit pas de « liquider » les Treasuries, mais bien de ne plus les renouveler à la même échelle. Une stratégie dorée Parallèlement à ce retrait, la Banque centrale de Chine (PBoC) a renforcé son stock d'or. En mai 2025, elle a ajouté 1,9 tonne à ses réserves, portant le total à 2 296 tonnes. Cela représente une hausse de plus de 18 % depuis fin 2022, et l'or constitue désormais environ 6,7 % des réserves totales du pays. Depuis le début de l'année 2025, la Chine a accumulé 16,8 tonnes d'or supplémentaires. Cette stratégie de renforcement des avoirs aurifères n'est pas propre à Pékin. De nombreuses banques centrales, en Asie comme en Afrique, ont également accru leurs achats pour un total mondial dépassant les 1 000 tonnes par an, selon le World Gold Council. Les motivations de Pékin Pourquoi ce virage stratégique ? 1. Anticiper les risques géopolitiques Depuis le gel des avoirs russes en 2022 après l'invasion de l'Ukraine, la Chine craint un traitement similaire si les tensions avec les Etats-Unis venaient à s'aggraver. Réduire l'exposition au dollar est donc une assurance contre d'éventuelles sanctions. 2. Limiter la dépendance au dollar Le dollar reste dominant, mais sa volatilité, les déséquilibres budgétaires américains et les tensions politiques internes affaiblissent sa fiabilité perçue. La Chine cherche à réduire sa vulnérabilité face à une devise qu'elle ne contrôle pas. 3. Gagner en autonomie stratégique L'or, à la différence du dollar, n'est sous l'autorité d'aucun Etat. Il constitue une réserve de valeur universelle, liquide et indépendante. Pour Pékin, il s'agit d'un outil de souveraineté monétaire à long terme. Une transition qui redessine les équilibres mondiaux L'impact de cette politique dépasse les frontières chinoises : * Etats-Unis La demande étrangère pour la dette américaine ralentit. À court terme, cela ne provoque pas de choc, car la Réserve fédérale et les investisseurs domestiques compensent. Mais à long terme, cela pourrait augmenter les taux d'intérêt et le coût du financement de la dette publique. * Canada et Europe Un dollar plus faible soutiendrait les exportations canadiennes et européennes. Cependant, si la tendance se généralise, ces économies devront elles aussi rééquilibrer leurs réserves. Certains analystes prévoient un glissement progressif vers l'or et l'euro. * Russie Déjà largement sortie du système dollar depuis 2022, la Russie pourrait intensifier sa coopération avec la Chine autour du yuan et de l'or. Moscou soutient depuis plusieurs années les alternatives au système monétaire occidental. * Afrique Les banques centrales africaines s'intéressent de plus en plus à l'or comme moyen de réserve. Inspirées par la Chine, plusieurs d'entre elles pourraient réduire leur dépendance au dollar au profit d'actifs tangibles et de monnaies régionales. * Reste du monde Le processus de dédollarisation chinois, s'il s'amplifie et s'institutionnalise, pourrait contribuer à l'émergence d'un monde monétaire multipolaire. Le yuan, l'euro, l'or et peut-être même des crypto-actifs institutionnels viendraient coexister avec le dollar, sans nécessairement le détrôner. Ainsi, la Chine construit avec prudence une stratégie de désengagement du dollar, fondée sur une baisse des bons du Trésor américain et une montée en puissance de l'or dans ses réserves. Loin d'être une manœuvre hostile, ce mouvement témoigne d'un repositionnement stratégique visant plus d'autonomie et de résilience. Ses répercussions ne se feront pas sentir du jour au lendemain, mais elles annoncent une transformation profonde de l'architecture monétaire mondiale. À terme, cette dynamique pourrait rebattre les cartes de l'économie globale, et forcer les autres puissances à revoir leur propre politique de réserves. Commentaires Que se passe-t-il en Tunisie? Nous expliquons sur notre chaîne YouTube . Abonnez-vous!