La montée des tensions au Moyen-Orient ravive au Canada de vieux démons que l'on croyait relégués au passé. Amira Elghawaby, représentante spéciale du gouvernement canadien pour la lutte contre l'islamophobie, tire la sonnette d'alarme : des récits discriminatoires visant les musulmans, similaires à ceux apparus après les attentats du 11 septembre 2001, refont surface. Dans un entretien accordé à l'agence The Canadian Press, Elghawaby s'est dite profondément préoccupée par l'accusation implicite portée à l'encontre des Canadiens qui expriment leur soutien aux Palestiniens. Selon elle, ces citoyens sont de plus en plus assimilés à des partisans de la violence, simplement pour avoir manifesté pacifiquement ou dénoncé les restrictions israéliennes à l'aide humanitaire destinée à Gaza. « Les mêmes types de récits que nous avions vus après le 11-Septembre resurgissent ces deux dernières années », a-t-elle affirmé. Elle critique notamment l'usage du terme « marches de la haine » pour qualifier des manifestations pro-palestiniennes qui, d'après les services de police eux-mêmes, se déroulent sans appels à la violence ni discours haineux. Une stigmatisation qui affaiblit le tissu social Amira Elghawaby s'oppose fermement à l'amalgame entre protestation politique et discours extrémiste, soulignant que les conséquences de telles généralisations peuvent être dramatiques pour les minorités. « Il est profondément injuste de profiler racialement ou d'accuser en bloc une communauté entière », déplore-t-elle. Elle rappelle que la Charte canadienne des droits et libertés garantit à chaque citoyen la liberté de religion et d'expression, et qu'aucune politique ne devrait remettre ces principes en question. Pour Elghawaby, renforcer ces valeurs est indispensable si le Canada veut attirer les meilleurs talents mondiaux, comme l'espère le Premier ministre Mark Carney. Un dialogue difficile mais nécessaire Cette déclaration intervient quelques jours après la démission anticipée de Deborah Lyons, l'envoyée spéciale pour la mémoire de l'Holocauste et la lutte contre l'antisémitisme. Lyons a invoqué un « désespoir » face à la polarisation croissante de la société canadienne. Malgré les tensions, elle et Elghawaby ont tenté de construire des passerelles intercommunautaires, y compris en projetant des visites conjointes auprès des ministres provinciaux de l'Education. Certaines critiques évoquent un malaise de la communauté musulmane vis-à-vis de ces actions conjointes. Mais Elghawaby réfute cette perception : « Je n'ai reçu aucune critique concernant ma condamnation de l'antisémitisme. Les échanges avec les membres de la communauté juive canadienne ont été positifs. » Elle déplore toutefois que la peur d'être perçus comme pro-quelqu'un ou anti-quelqu'un empêche de nombreux Canadiens de dénoncer les injustices à Gaza, malgré les rapports accablants émanant d'organisations de défense des droits humains et de chercheurs en génocide. « Si l'on ne peut même pas nommer la situation — qu'on qualifie d'apartheid ou de génocide par certaines organisations —, alors le dialogue ne peut être sincère. » Un combat de tous les instants Alors que son mandat se poursuit jusqu'en février 2027, Elghawaby reconnaît la dureté de la tâche face à une montée documentée des discours haineux, mais reste déterminée. « Le bureau que j'occupe existe parce que des Canadiens ont été tués à cause de l'islamophobie. Ce combat est une question de vie ou de mort pour nos communautés. » Elle appelle enfin les responsables politiques et les citoyens à défendre une vision inclusive du Canada, fondée sur la justice et l'égalité pour tous, quelle que soit leur origine ou leur religion. Commentaires Que se passe-t-il en Tunisie? Nous expliquons sur notre chaîne YouTube . Abonnez-vous!