Dans les cortèges de la génération Z, un pavillon s'impose depuis des mois comme signe de ralliement inattendu : le crâne souriant coiffé d'un chapeau de paille, emblème de l'équipage de Luffy dans One Piece. Ce « Jolly Roger » de fiction s'est transformé en langage visuel universel, facile à reconnaître, à imprimer, à peindre et à partager en ligne. Il symbolise, pour une jeunesse mondialisée, la liberté, l'égalité entre compagnons de route et la défiance envers des pouvoirs jugés opaques ou corrompus. Ce succès tient à plusieurs ressorts. Le récit de One Piece oppose des héros idéalistes à des élites abusives, des bureaucraties arbitraires et des « intouchables ». L'équipage du Chapeau de paille, fondé sur la loyauté et l'entraide, incarne l'idée qu'un collectif soudé peut faire tomber des systèmes injustes. La dimension transnationale de la série, consommée en streaming et commentée sur les mêmes réseaux, offre une icône commune aux jeunes qui défilent de Casablanca à Jakarta, de Katmandou à Lima. Enfin, l'esthétique du pavillon — simple, frappante, immédiatement identifiable — en fait un symbole « prêt à l'emploi » pour pancartes, stickers, bannières et mèmes. Au Maroc, où la mobilisation « Gen Z 212 » a mis en avant l'exigence de services publics efficaces, d'emplois et d'égalité des chances, ce pavillon pop est apparu ici et là parmi les drapeaux nationaux et les slogans sociaux. Il ne remplace pas les symboles classiques de la contestation, mais il les complète en apportant une touche générationnelle et un clin d'œil culturel qui parle autant dans la rue que sur les fils TikTok, Instagram ou Discord. Le même phénomène se retrouve dans d'autres pays où les jeunes dénoncent la précarité, la vie chère, le clientélisme et l'impunité : le drapeau au chapeau de paille devient un marqueur d'époque. Le choix d'un symbole tiré d'un manga n'est pas anodin. Il rappelle que la culture des 15–30 ans est façonnée par des références globales, souvent plus fédératrices que les bannières partisanes. Il permet aussi de contourner les clivages politiques : on peut afficher la quête de justice sans s'aligner sur un camp, en convoquant l'imaginaire d'une aventure commune. Dans l'espace numérique, le pavillon fonctionne comme un hashtag visuel : il rassemble, accélère la circulation des images, facilite la mémorisation et sert de code d'appartenance. Cette appropriation n'est pas exempte de limites. Elle peut être perçue comme « ludique » face à des enjeux sérieux, ou diluer la portée des revendications si elle se réduit au geste esthétique. Mais, pour beaucoup de manifestants, le symbole n'est pas un gadget : il dit une aspiration à la transparence, au mérite, à la dignité et à la fin de l'arbitraire. Il dit aussi la volonté de s'exprimer autrement, avec des codes d'une génération qui a grandi dans les univers partagés de la pop culture et des plateformes. En filigrane, l'essor du pavillon de One Piece dans les manifestations traduit un basculement plus large : la protestation n'est plus seulement un rassemblement physique, elle est une narration collective qui se déploie en direct entre la rue et les écrans. À ce jeu, les symboles simples, porteurs d'un récit de justice et d'amitié, gagnent par leur puissance émotionnelle et leur capacité à créer du lien. Le crâne au chapeau de paille, de simple étendard d'anime, est devenu l'une des signatures visuelles d'une jeunesse qui réclame comptes et équité — et qui veut le faire à sa manière, résolument globale, créative et connectée. Commentaires Que se passe-t-il en Tunisie? Nous expliquons sur notre chaîne YouTube . Abonnez-vous!