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Angela Merkel et la Russie : une interview qui ravive un vieux débat — et un héritage lourd à assumer
Publié dans Tunisie Numérique le 02 - 01 - 2026

Dans un entretien début octobre 2025 au média hongrois Partizán, Angela Merkel a affirmé que, en juin 2021, une proposition franco-allemande de relancer un dialogue direct UE–Poutine avait été bloquée par la Pologne et les pays baltes. Les capitales visées s'en sont indignées ; le Kremlin, lui, a applaudi. L'épisode relance un procès plus large : que disent ses choix de 2008 à 2021 (OTAN, énergie, Nord Stream 2) de la politique européenne vis-à-vis de Moscou ?
Ce que Merkel a dit — et la réaction en chaîne
Dans l'interview, l'ancienne chancelière soutient qu'un sommet UE–Russie (le premier depuis 2014) aurait pu stabiliser la situation avant l'invasion, mais qu'il n'a « pas été soutenu » par Varsovie et les pays baltes. Les faits bruts sont connus : les 24-25 juin 2021, les chefs d'Etat et de gouvernement de l'UE ont rejeté la proposition Merkel-Macron. Varsovie, Vilnius, Riga et Tallinn refusaient de « récompenser » Moscou sans contreparties concrètes en Ukraine.
La riposte polono-balte a été immédiate : responsables et ministres ont dénoncé une réécriture des événements, rappelant que l'agresseur est la Russie et que l'Est de l'Europe prônait la fermeté depuis des années (2008, 2014). Côté russe, le porte-parole du Kremlin s'est empressé d'appuyer la lecture de Merkel, utile à sa communication.
L'arrière-plan : des choix structurants de 2008 à 2021
1) Bucarest 2008 : l'OTAN sans « MAP » pour l'Ukraine
Au sommet de Bucarest (avril 2008), Berlin et Paris bloquent l'octroi d'un plan d'action pour l'adhésion (MAP) à l'Ukraine et à la Géorgie. Le communiqué promet une adhésion « un jour », sans feuille de route. Dans ses mémoires (Freedom, 2024), Merkel assume ce blocage, jugeant qu'ignorer la colère de Moscou aurait été « dangereusement provocateur ». Les critiques y voient un signal de faiblesse ; ses défenseurs, un pari pour éviter une fracture au sein de l'Alliance.
2) Après 2014 : sanctions, Minsk... et le pari du gaz
Après l'annexion de la Crimée (2014), Merkel pousse aux sanctions et à la médiation (format Normandie, Accords de Minsk en 2015) pour geler le front du Donbass — un cadre qui réduira la violence sans régler le fond. En parallèle, l'Allemagne laisse progresser Nord Stream 2, jumeau de Nord Stream 1, malgré les avertissements d'Europe centrale sur la dépendance et le contournement de l'Ukraine. Le gazoduc est achevé en 2021, mais jamais mis en service : Berlin gèle la certification le 22 février 2022, puis surviennent les sabotages de septembre 2022.
3) Energie : sortie accélérée du nucléaire, dépendance au gaz russe
L'Energiewende post-Fukushima accélère la sortie du nucléaire et renforce la place du gaz comme énergie d'appoint. En 2021, 55 % du gaz importé par l'Allemagne vient de Russie (puis ~40 % au T1-2022 avant l'effondrement). À l'échelle de l'UE, la part russe chute d'environ 40 % en 2021 à moins de 10 % fin 2022, au prix d'une facture gazière record et d'un réajustement d'urgence (LNG, Norvège, Pays-Bas, terminaux flottants).
En bref : sur quinze ans, la stratégie « dialogue + interdépendance énergétique » a cohabité avec des sanctions et des efforts diplomatiques. Après 2022, cet empilement est relu comme un faible pouvoir de dissuasion face à Moscou — tandis que les partisans de Merkel rappellent qu'elle a tenu l'Europe unie, sanctionné la Russie et gagné du temps via Minsk.
L'interview de 2025, révélateur d'une fracture européenne durable
L'échange chez Partizán n'invente pas la fracture, il la révèle :
* Camp "dialogue sous conditions" (ligne franco-allemande d'avant-guerre) : garder des canaux, tester des leviers, éviter l'escalade.
* Camp "dissuasion d'abord" (Pologne/Baltes) : prioriser la puissance, la cohérence des sanctions et les garanties de sécurité avant toute reprise de dialogue.
L'UE de 2025 reste traversée par ce clivage, alors qu'elle débat de l'utilisation des avoirs russes gelés, du rythme de l'aide à l'Ukraine et d'une stratégie énergétique à long terme.
Que vaut, au fond, l'argument de Merkel sur 2021 ?
* Fait établi : la proposition Merkel-Macron de sommet UE–Poutine a bien été écartée en juin 2021.
* Contre-factualité fragile : rien ne prouve qu'un sommet aurait dissuadé l'invasion de 2022 ; l'Est européen soutient qu'un tel geste aurait pu être mal interprété par Moscou.
* Effet politique : la réception de l'interview compte autant que son contenu ; en Europe centrale, elle sonne comme une dépréciation de leurs alertes de longue date — tandis qu'à Moscou, elle sert de relai narratif.
L'héritage Merkel, mode d'emploi pour 2025
On ne refera pas 2008, 2014 ni 2021. Mais l'épisode Partizán rappelle trois exigences pour l'Europe :
1. Clarté stratégique : soutien militaire et politique prévisible à l'Ukraine.
2. Dissuasion crédible : posture OTAN/UE alignée, sans messages ambigus.
3. Souveraineté énergétique : réduire durablement toute dépendance exploitée comme levier politique.
L'« héritage Merkel » n'est ni tout noir ni tout blanc ; il met en garde contre une tentation récurrente : confondre interdépendance et influence, dialogue et cécité. La leçon 2025 tient en une phrase : parler, oui — mais à partir d'une position de force, et avec un cap européen assumé.
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