La réflexion qui suit ne s'intéresse pas à la situation économique actuelle et concrète du pays, mais bien davantage aux concepts et aux interprétations généralement admises – voire dominantes – dans l'analyse des politiques publiques. Notre démarche est donc d'ordre théorique, car c'est par l'élaboration et la mobilisation d'un cadre conceptuel pertinent que l'on peut rendre plus intelligible la réalité empirique. L'article qui suit peut apparaitre d'emblée comme trop technique et rébarbatif. En réalité, et pour peu que l'on s'y accroche, il réinterroge des indicateurs ou des explications qui nous sont familiers et qui nous apparaissent comme vrais, avérés, irréfutables...de bon sens. Ces notions, ratios statistiques, et représentations, bien qu'infondées scientifiquement, servent de fictions utiles pour donner une impression de réalité et renforcer l'adhésion. En fait, il s'agit de prêts-à-penser, présentés comme des évidences, conçus pour paraître vrais, et au bout du compte susciter la peur et neutraliser toute réflexion critique et par là écarter et empêcher toute autre interprétation. Notre propos consiste donc, à identifier et mettre à nu les incohérences de ces ratios présentés comme rationnels et à proposer des indicateurs alternatifs, bien plus pertinents ! Une large fraction des économistes décrit la situation économique tunisienne comme un scénario catastrophique : dettes publiques à près de 81 % du PIB (41% en 2011), déficit public de l'ordre 6 % (3% en 2011), et un pays présenté comme se rapprochant dangereusement de la banqueroute. Ou pour le dire de manière plus académique, ils prédisent un risque accru de défaut de paiement. Face à ce constat supposé dramatique, leurs solutions sont toutes aussi spectaculaires : réduction de la taille de l'Etat, libéralisation économique et réformes structurelles « indispensables », telles que formulées par le FMI et consorts ! L'affichage d'un endettement à 81 % du PIB, ressemble davantage à un mirage habilement construit qu'à une réalité solide, fruit de quelques ajustements et de curseurs bien choisis, comme nous le verrons plus loin. Tout d'abord, examinons les faits avec un peu plus de rigueur. Comparer la dette publique au PIB consiste à mettre en relation un stock (la dette accumulée) avec un flux (le PIB annuel), ce qui revient à comparer des oranges avec des tomates : séduisant sur un graphique, mais économiquement discutable. De plus, la majorité de la dette publique a une durée moyenne d'échéance de 5 ans, ce qui relativise fortement le prétendu surendettement, même si le montant de 127 milliards de dinars reste conséquent (2024). De surcroît, il conviendrait de rappeler une distinction fondamentale entre dette intérieure brute (65 Mds DTN)) et dette extérieure (62 Mds DTN). La première peut être « roulée » : à chaque échéance, l'Etat honore les charges puis réemprunte aussitôt, et ainsi de suite. En pratique, ce que l'Etat supporte réellement et exclusivement, ce sont les seuls charges d'intérêts. Etonnamment, cette donnée essentielle disparaît systématiquement des statistiques mises en avant, des graphiques tapageurs et, bien entendu, des discours lénifiants et sentencieux de nos éminents experts ; qui, visiblement, préfèrent l'art dramatique à la rigueur analytique ! Allons encore plus loin. Il conviendrait également de tenir compte de la prise en pension, créances et titres d'Etat (formulations consacrées trompeuses) d'une partie non négligeable de la dette publique intérieure estimée (14 Mds DTN) soit à près 21% par la Banque Centrale. Cette portion de dettes ayant été remboursée aux banques se retrouve dans les comptes de la BCT pour une durée indéterminée, autrement dit transformée en dette perpétuelle. Cela n'affecte nullement l'équilibre du bilan de la banque centrale, puisque celle-ci peut se refinancer quasiment sans limites, (une banque centrale ne fait jamais faillite) au risque inflationniste près ! Observons tout de même que le bilan de la BCT a bondi de 37% en moins de 4 ans ! Ce chiffre de 81 % de dette publique rapportée au PIB est d'autant moins pertinent qu'on ignore s'il est calculé (pour sa partie nationale) en brut (65 milliards DTN) ou en net (51 milliards DTN), dont 21 % figurent définitivement dans les comptes de la BCT (rapport Fitch-Carnegie 2024), ni à partir de quel taux de change est appliqué pour déterminer le montant réel de la dette extérieure (48%). Un chiffre toujours aussi magique mais factice, dont la vocation est avant tout instrumentale, surtout quand il s'agit de dramatiser la situation à défaut de l'expliquer. Nos experts autoproclamés reprennent à leur compte ce chiffre de 81 % du PIB, oubliant qu'il s'agit d'un artifice comptable : il ne retient que la dette consolidée, excluant de facto les dites créances détenues par la BCT et les dettes intra gouvernementales (caisses sociales, dettes du secteur public), donnant à ce chiffre une connotation beaucoup plus... présentable ! De son côté, la dette extérieure (y compris la dette privée) doit, elle, être honorée à échéance, rubis sur l'ongle : principal et intérêts. Pourtant, elle reste largement couverte par plus de cent jours de réserves en devises. Elle peut même, à l'occasion, être partiellement « roulée » lorsque des fenêtres d'opportunité apparaissent auprès d'autres bailleurs de fonds. Curieusement, les données détaillées sur cette question sont également introuvables, une absence qui, bien entendu, n'empêche nullement le maintien du discours sévère et alarmiste. L'indicateur le plus pertinent en la circonstance reste la charge d'intérêts rapportée à la totalité des recettes fiscales. Pour la Tunisie, ce ratio est de l'ordre de 15 % (Ministère des Finances), sensiblement supérieur à celui observé dans les pays développé : entre 6 et 8% ! Mais comparativement très nettement inférieur à des pays comme la Grèce et l'Argentine qui ont connu des crises aigues : leur ratio atteignait alors 35 à 45 %. Clairement, la situation tunisienne n'a vraiment rien à voir avec une banqueroute imminente. L'Etat tunisien est la cible récurrente de critiques pour son poids excessif dans l'économie. Avec un budget de dépenses équivalant à près de 36 % du PIB et des recettes fiscales plafonnant à 25 % du PIB, le déséquilibre est, il est vrai, structurel. De là, le vieux logiciel se relance et la litanie bien connue se remet en marche : un Etat trop interventionniste, trop dépensier, trop bureaucratique, lesté d'une masse salariale imposante, de frais de fonctionnement pléthoriques et d'un système de subventions aussi onéreux qu'inefficace (6,5% du PIB). Bref, l'Etat vivrait « au-dessus de ses moyens ». Et comme toujours, la solution miracle tombe, implacable et répétée à l'envie: la nécessité des fameuses « réformes structurelles », censées réduire la taille de l'Etat et accroître son efficacité. À force d'être invoquée mécaniquement, la formule relève moins du raisonnement analytique que de la récitation doctrinale. L'Etat tunisien est-il vraiment ce mastodonte budgétaire qu'on nous décrit ? On brandit souvent le ratio dépenses publiques/PIB, environ 36 %, pour dénoncer sa prétendue lourdeur, comme si la Tunisie disposait d'un Etat Providence équivalent à celui des pays les plus avancés d'Europe. À ce compte-là, on pourrait croire que le reste, soit 64 %, correspondrait à la dépense privée. Ce qui est... totalement faux. En réalité, la dépense privée : consommation, investissement, consommations intermédiaires, culmine à 116 % du PIB (rapport annuel de la BCT) Comparer la dépense publique au PIB revient donc à confondre deux grandeurs de nature différente. Le calcul pertinent consiste à rapporter la dépense publique à la dépense nationale totale. Le résultat est nettement moins spectaculaire : 36 % / (36 % + 116 %) = 23,6 %. Autrement dit, le poids réel de l'Etat n'est pas de 36 %, mais d'à peine un quart de la dépense totale nationale. Bref, pas de quoi fouetter un chat. Et encore moins de quoi verser dans la panique : avec ses 23,6 %, la Tunisie n'a rien d'un Etat obèse. Pour mettre les choses en perspective, elle reste loin, très loin, des 44-48 % de dépenses publiques/PIB que consacrent les Etats sociaux européens. Autrement dit, toute cette hystérie autour de l'« Etat trop lourd » relève moins de l'analyse rigoureuse que de la panique décorative, à exhiber lors des plateaux TV, des conférences et rapports alarmistes. Certes, des ajustements sont nécessaires (les investissements tant publics que privés restent aux abonnés absents) pour restaurer les ressorts d'une croissance plus harmonieuse, mais il serait absurde de sacrifier les conquis sociaux sur l'autel d'une prétendue, mais perverse, « rationalité économique ». L'efficacité peut être améliorée, sans pour autant toucher aux fondations qui protègent le tissu social. Par Hadi Sraïeb, Docteur d'Etat en économie du développement Commentaires Que se passe-t-il en Tunisie? Nous expliquons sur notre chaîne YouTube . Abonnez-vous!