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La voix d'Oman qui tranche dans le vacarme de la guerre
Publié dans Tunisie Numérique le 02 - 01 - 2026


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Il y a des textes diplomatiques qui cherchent à ne froisser personne. Et puis il y a des textes qui décident, calmement, de dire la vérité telle qu'elle est perçue par celui qui a essayé d'empêcher le pire.
La tribune publiée le 18 mars 2026 par le ministre omanais des Affaires étrangères, Badr Albusaidi, dans The Economist, appartient à cette seconde catégorie. Son titre lui-même donne le ton : il appelle les amis de l'Amérique à l'aider à sortir d'une guerre qu'il qualifie d'illégale.
Pour un chef de diplomatie en exercice, dans un Moyen-Orient souvent dominé par la prudence verbale, le geste est rare. Et c'est précisément ce qui donne à ce texte sa force historique.
Une tribune qui rompt avec la langue diplomatique habituelle
Ce qui frappe d'abord, c'est le ton. Badr Albusaidi y parle de la guerre comme d'une "catastrophe" et affirme que l'administration Trump a "perdu le contrôle de sa propre politique étrangère".
Dans une région où beaucoup de dirigeants préfèrent les formules prudentes, les équilibres de façade et les ambiguïtés calculées, cette franchise tranche. Elle ne ressemble ni à un slogan ni à une posture. Elle ressemble à la parole d'un homme d'Etat qui estime qu'à un certain degré de gravité, le silence diplomatique devient lui-même une faute.
Cette honnêteté le distingue. Non pas parce qu'Oman serait le seul pays du Moyen-Orient à chercher la désescalade, mais parce que Muscat a choisi de l'assumer publiquement, avec des mots qui engagent.
En quelques lignes, Albusaidi ne se contente pas de regretter la guerre. Il la nomme, l'accuse, et surtout la replace dans une chaîne de responsabilités. C'est ce qui rend sa tribune si importante : elle ne commente pas l'histoire après coup. Elle essaie encore de la redresser.
Cette lecture est une analyse fondée sur le contraste entre son vocabulaire direct et la réserve diplomatique généralement observée dans la région.
Le cœur de sa thèse : la paix était encore possible
Le contenu du texte est plus lourd encore que son ton. Albusaidi affirme qu'un accord négocié entre Washington et Téhéran pour éviter la guerre "paraissait réellement possible". Il soutient même que les Etats-Unis et l'Iran avaient été "au bord d'un véritable accord" à deux reprises au cours des neuf derniers mois, y compris en juin 2025, avant que cette dynamique ne soit brisée. Il rappelle aussi avoir lui-même facilité une nouvelle séquence de négociations indirectes, relancée à Oman le 6 février 2026, puis poursuivie jusqu'à un dernier round à Genève le 26 février. Selon lui, c'est alors, au moment même où un espace politique s'ouvrait de nouveau, que la guerre est venue refermer la porte.
C'est probablement la partie la plus déstabilisante de sa tribune. Car si la paix était encore possible, alors la guerre ne peut plus être racontée comme une fatalité. Elle redevient un choix. Et dès lors, tout change : le récit de l'urgence absolue s'effrite, la thèse de l'inévitabilité perd de sa force, et la responsabilité politique de ceux qui ont préféré l'escalade devient plus lourde.
Cette conclusion découle logiquement des éléments avancés par Albusaidi sur l'état des négociations juste avant le déclenchement de la guerre.
Une accusation centrale : Washington s'est laissé entraîner
L'autre ligne de force de la tribune est limpide. Albusaidi considère que la plus grande erreur de l'administration américaine a été de s'être laissée entraîner dans cette guerre. Il estime que ce n'est pas la guerre de l'Amérique, et qu'il n'existe aucun scénario plausible dans lequel Israël et les Etats-Unis obtiendraient ensemble tout ce qu'ils disent vouloir obtenir.
C'est une remarque d'une grande dureté, mais aussi d'une grande lucidité stratégique : elle signifie que la guerre pourrait détruire plus qu'elle ne résout, et ouvrir une séquence dont même ses promoteurs ne maîtrisent plus les fins réelles.
Cette idée mérite d'être prise au sérieux parce qu'elle vient d'un médiateur, pas d'un militant. Oman n'écrit pas depuis la périphérie émotionnelle du conflit. Oman a été un canal de discussion, un pays facilitateur, un acteur qui a investi du capital diplomatique dans la possibilité d'un accord.
Quand son ministre dit que Washington s'est laissé entraîner, ce n'est pas un slogan anti-américain. C'est le constat amer d'un interlocuteur qui a vu, de près, la fenêtre diplomatique se refermer. Cette interprétation repose sur le rôle reconnu d'Oman dans la facilitation des pourparlers américano-iraniens.
Israël, moteur de l'escalade selon Muscat
Albusaidi ne s'arrête pas là. Il met également en cause la direction israélienne, qu'il accuse d'avoir convaincu Donald Trump qu'une reddition sans condition suivrait rapidement l'assaut initial et l'assassinat du guide suprême iranien.
C'est une accusation politique majeure, d'autant plus forte qu'elle vient d'un responsable arabe en exercice et non d'un commentaire extérieur. Elle signifie, en substance, qu'Oman ne voit pas cette guerre comme un simple enchaînement mécanique de ripostes, mais comme le produit d'une décision stratégique alimentée par une mauvaise lecture de l'Iran et par un pari excessif sur l'effondrement rapide de Téhéran.
Là encore, la tribune impressionne par sa netteté. Beaucoup de responsables régionaux parlent de désescalade sans désigner clairement les logiques qui ont rendu l'escalade possible. Albusaidi, lui, désigne.
C'est aussi ce qui rend son texte courageux : il ne cherche pas seulement à ménager l'avenir diplomatique ; il cherche à sauver ce qui peut encore l'être en disant pourquoi l'on en est arrivé là. Et dans une période où beaucoup calculent, cette clarté a quelque chose de profondément honorable. Cette appréciation relève d'une lecture analytique de la portée politique de ses propos.
"Les amis de l'Amérique ont la responsabilité de dire la vérité"
Peut-être la phrase la plus forte de la tribune est-elle celle-ci : les amis de l'Amérique ont la responsabilité de dire la vérité.
Tout est là. Albusaidi ne parle pas en adversaire de Washington, mais en ami critique. Il suggère qu'à certains moments de l'histoire, l'amitié ne consiste pas à applaudir, mais à empêcher un partenaire de s'enfoncer dans une erreur plus grande encore.
C'est une conception exigeante de la diplomatie, presque morale dans sa structure : aider, ici, ne veut pas dire suivre. Aider, cela veut dire dire non quand il le faut.
Cette phrase donne à la tribune une dimension qui dépasse le seul dossier iranien. Elle renvoie à une idée plus haute de la responsabilité internationale. Dans un système régional souvent fragmenté, traversé par la peur, les dépendances sécuritaires et les calculs immédiats, Albusaidi propose une autre posture : celle d'un pays qui choisit de ne pas renoncer à la vérité diplomatique au moment même où elle devient coûteuse.
C'est ce qui fait de ce texte non seulement une critique, mais une leçon. Cette lecture est une interprétation du sens politique de sa formule sur "dire la vérité".
Pourquoi cette tribune compte déjà dans l'histoire
Il y a, dans les périodes de guerre, des documents qui vieillissent très vite et d'autres qui restent. Cette tribune a des chances d'appartenir à la seconde catégorie.
D'abord parce qu'elle fige un moment : celui où un médiateur régional affirme publiquement que la paix n'était pas morte quand les bombes ont commencé à tomber. Ensuite parce qu'elle donne un récit alternatif, argumenté, venant d'un acteur central des négociations. Enfin parce qu'elle rappelle qu'au Moyen-Orient, tout le monde n'a pas accepté de confondre prudence et silence.
Le geste de Muscat est d'autant plus notable qu'Oman revendique depuis le début de la crise une ligne cohérente. Dès le 1er mars, le ministère omanais des Affaires étrangères affirmait que, malgré l'escalade, la porte de la diplomatie restait ouverte et que les discussions de Genève avaient produit de véritables progrès vers un accord inédit entre l'Iran et les Etats-Unis.
Quelques jours plus tard, Albusaidi disait aussi sur X avoir reçu de très nombreux messages de soutien du monde entier pour les efforts d'Oman afin d'arrêter la guerre. Cela ne prouve pas un consensus universel, mais cela montre que sa position a trouvé un écho bien au-delà de Muscat.
Une tribune positive au sens le plus noble
Oui, cette tribune est positive. Non pas parce qu'elle serait optimiste au sens naïf du terme. Elle ne l'est pas. Elle parle d'une guerre, d'un échec, d'une occasion perdue. Mais elle est positive parce qu'elle refuse le fatalisme. Elle affirme qu'il existait une autre voie. Elle rappelle que les diplomates ne sont pas condamnés à commenter les ruines. Elle dit, en somme, que l'histoire n'est pas encore totalement confisquée par les militaires. Cette interprétation est une lecture du sens général du texte et non une citation directe.
Dans le fracas des frappes, des représailles et des démonstrations de puissance, la parole de Badr Albusaidi a quelque chose de rare : elle garde une boussole. Elle ne nie pas la violence du moment, mais elle refuse de laisser la guerre s'imposer comme unique langage du réel.
C'est ce qui donne à cette tribune une valeur particulière dans l'histoire en train de s'écrire : elle rappelle qu'au cœur même de la crise, il reste encore des responsables capables de préférer la vérité à l'alignement, la lucidité au vacarme, et la paix au prestige des postures.
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