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Publié dans Tuniscope le 24 - 04 - 2026

J'ai passé les huit dernières années à la tête de l'Union pour la Méditerranée, et plusieurs décennies dans la diplomatie. Pendant tout ce temps, je me suis assis en face de ministres dont les pays vivaient un conflit actif, pas seulement des menaces. J'ai écouté des climatologues avertir que le bassin méditerranéen se réchauffe 20 % plus vite que la moyenne mondiale. J'ai rencontré des familles déplacées non par choix, mais par la multiplicité des conflits, des pressions environnementales et des crises économiques. Des conversations différentes, des urgences différentes, mais toujours la même conclusion: aucun pays ne peut affronter seul ces défis.

Or c'est précisément le moment où la coopération internationale est mise à l'épreuve. Les institutions multilatérales sont souvent critiquées comme lentes, déconnectées ou inefficaces. Cette critique est en partie fondée. Il est arrivé que le processus prenne le pas sur les résultats, que les engagements ne se traduisent pas en changements concrets. Mais la réponse à un multilatéralisme imparfait n'est pas de s'en détourner. C'est de le faire mieux fonctionner.
Nulle part cela n'est plus évident qu'en Méditerranée. La rareté de l'eau et les chaleurs extrêmes affectent déjà les systèmes alimentaires. Le chômage des jeunes dans certaines parties de la région demeure obstinément élevé. Les migrations, la sécurité énergétique et les conséquences des conflits continuent de peser sur la stabilité régionale. La géographie ne laisse guère de place à l'isolement. Ce qui se passe dans une partie de la Méditerranée affecte tous ses rivages.
Le contexte international rend les choses encore plus difficiles, et il faut être honnête sur les raisons. Nous traversons une période de démantèlement délibéré des engagements multilatéraux, du financement du développement, de cadres d'échanges commerciaux qu'il a fallu des générations pour bâtir. Les grandes puissances ne se contentent pas de renégocier les termes de leur participation aux institutions internationales; dans certains cas, elles s'en retirent purement et simplement, et présentent ce retrait comme une force. L'argument fallacieux selon lequel les nations sont plus fortes en agissant seules ne gagne pas seulement du terrain: il est activement promu par des gouvernements qui ont le plus à perdre dans monde sans règles.
Il y a dix ans, cela aurait semblé marginal. Aujourd'hui, cela façonne les budgets, brise les alliances et laisse des régions comme la Méditerranée en supporter les conséquences. Soyons clairs sur ce que cela représente: une abdication profonde de responsabilité, précisément au moment où l'ampleur des défis communs exige davantage de coopération, pas moins. Ce n'est pas une turbulence passagère que les institutions multilatérales n'auraient qu'à traverser. C'est une attaque structurelle contre l'idée même que les Etats ont des obligations les uns envers les autres. La Méditerranée, où aucun gouvernement ne peut protéger ses citoyens de ce qui se passe de l'autre côté de ses nombreuses rives, a un intérêt particulier à y résister.
C'est dans ce contexte, et précisément à cause de lui, que le travail de l'Union pour la Méditerranée est plus important que jamais. Elle rassemble 43 pays d'Europe, d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient autour d'un engagement commun formulé pour la première fois dans la Déclaration de Barcelone de 1995. Le postulat était simple, et il reste valable aujourd'hui: stabilité et développement sont interdépendants, et le progrès exige une coopération structurée, soutenue et concrète.
Cette coopération n'a rien d'abstrait. Au sein de l'Union pour la Méditerranée, elle prend la forme d'initiatives conjointes, qui vont de l'accord politique à la mise en œuvre concrète sur le terrain. Grâce à des programmes régionaux, des dizaines de milliers de jeunes et de femmes ont eu accès à l'emploi, à la formation et à un soutien à l'entrepreneuriat. À travers des réseaux tels que UpM se sont retrouvés à Barcelone, trente ans après la Déclaration originelle, et ont adopté une nouvelle orientation stratégique. Les priorités sont claires: investir davantage dans la jeunesse et la mobilité, renforcer la coopération sur le climat, l'eau et l'énergie, et consolider les liens économiques qui sous-tendent la stabilité à long terme. Ces priorités reflètent les réalités auxquelles la région est confrontée aujourd'hui, et la conviction que les défis partagés appellent des réponses communes.
En période de tensions géopolitiques et d'incertitude, préserver une telle coopération n'a rien d'évident. Cela exige une volonté politique et un engagement soutenu. Le fait que 43 pays continuent de travailler ensemble dans ce cadre est, en soi, significatif. Cela traduit la conviction que le dialogue et le partenariat demeurent plus efficaces que la fragmentation.
Le rôle de l'Union pour la Méditerranée est d'accompagner cet effort. Rassembler, mettre l'expertise au service des politiques publiques, et veiller à ce que la coopération produise des résultats tangibles. Le multilatéralisme dont la région a besoin est pragmatique et responsable. Il se reconnaît dans les projets qui apportent l'eau, l'énergie, les emplois et la connaissance par-delà les frontières. Il se mesure non pas en déclarations, mais en impact.
La Méditerranée a toujours été un espace d'échange et de connexion. Cette réalité n'a pas changé. Ce qui doit continuer d'évoluer, c'est la manière dont les pays choisissent d'agir. Dans une région complexe et interdépendante, la coopération n'est pas un idéal. C'est une nécessité.
Nasser Kamel
Secrétaire général de l'Union pour la Méditerranée


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