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Culture : La Mort de Marquez ou Du terrorisme littéraire comme une preuve de l'amour des hommes (Lettre d'adieu)
Publié dans Tunivisions le 20 - 04 - 2014

Le 17 avril 2014 décéda, à Mexico, Gabriel Garcia Marquez (Gabo pour les intimes), l'écrivain colombien qui est incontestablement, pour les spécialistes, non seulement l'un des plus grandes et des plus importantes sommités de la littérature latino-américaine, mais surtout l'une de ces figures fondatrices d'une nouvelle littérature à même de consolider le lien entre le réel et l'imaginaire, entre le local et l'universel, entre le littéraire et le politique, entre l'individu et la société, sans nécessairement circonscrire ce lien dans une prétendue logique automatique qui robotiserait l'homme, aliènerait son esprit et confisquerait sa liberté créatrice.
Chez nous, on pense d'abord à Jorge Luis Borges, évidemment, au moins de par la part belle des Mille et une nuits comme source de son inspiration. Mais comment ne pas rappeler aussi l'écrivain argentin Julio Florencio Cortázar Descotte (naturalisé français trois ans avant sa mort en 1984) et le Péruvien Mario Vargas Llosa.
Tous ont expérimenté la politique et même temps que la littérature, tous seraient des Azlem de l'un ou l'autre système ou régime politiques, dans le langage de nos récents démagogues ignorants des motivations et des interrogations profondes des artistes, dans la pleine contradiction ou dans le paradoxe fondamental qui conduit leurs positions et leurs positionnements sans jamais toucher à l'essence créatrice qui les anime. C'est que pour ces créateurs invétérés, la politique est toujours une forme ou une autre de la dictature : qu'elle soit celle de Pinochet ou celle de Staline et autre Castro, ou qu'elle soit celle d'un quelconque Imam converti, ou même celle certains dits démocrates dont l'épée et dans la langue comme une arme non moins oppressante d'un autre bourreau.
Est-ce dans ce sens qu'il conviendrait de comprendre sa déclaration aussi ironique que laconique : « Je pense […] que j'aurais été plus utile à l'humanité si, au lieu d'être écrivain, j'avais été terroriste » ?
Gabo parti, mais sa littérature reste, elle est peut-être son seul et vrai acte terroriste qui vaille parce qu'elle, au moins, saura être utile à l'humanité que tout autre acte ou toute autre déclaration marginale qui ne resteraient peut-être que dans l'anecdotique. Qui s'attarde à souligner que Borges a vanté Pinochet, que Marquez a soutenu Castro, qu'un autre a été marxiste pour se révolter contre le stalinisme, etc. ?
Précisons cependant que Marquez est souvent associé à ses Cent ans de solitude ; cependant, il est tout aussi génial, sinon plus, dans ses nouvelles. Allez-y voir, vous m'en direz des nouvelles, si vous êtes amateurs de ce genre littéraire.
Un ami m'a fait parvenir une dernière lettre de Marquez, qui serait comme le testament du Prix Nobel de la littérature en 1982 ; je la partage ici, à toute fins utiles, en pensant au terrorisme littéraire comme une preuve de l'amour des hommes :
«Si pour un instant Dieu oubliait que je suis une marionnette de chiffon et m'offrait un bout de vie, je profiterais de ce temps le plus que je pourrais. Il est fort probable que je ne dirais pas tout ce que je pense, mais je penserais en définitive tout ce que je dis. J'accorderais de la valeur aux choses, non pour ce qu'elles valent, mais pour ce qu'elles signifient. Je dormirais peu, je rêverais plus, j'entends que pour chaque minute dont nous fermons les yeux, nous perdons soixante secondes de lumière. Je marcherais quand les autres se détendent, je me réveillerais quand les autres dorment. J'écouterais lorsque les autres parlent et… combien je savourerais une bonne glace au chocolat. Si Dieu me faisait présent d'un bout de vie, je me vêtirais simplement, m'étalerais à plat ventre au soleil, en laissant non seulement mon corps à découvert, mais aussi mon âme. Bon Dieu, si j'avais un cœur, j'écrirais ma haine sur la glace et attendrais que le soleil se lève. Dans un rêve de Van Gogh, je peindrais sur les étoiles un poème de Benedetti et une chanson de Serrat serait la sérénade que je dédierais à la lune. J'arroserais de mes larmes les roses, afin de sentir la douleur de leurs épines et le baiser de leurs pétales. Bon Dieu, si j'avais un bout de vie… Je ne laisserais pas un seul jour se terminer sans dire aux gens que je les aime, que je les aime. Je persuaderais toute femme ou homme qu'ils sont mes préférés et vivrais amoureux de l'amour. Aux hommes, je prouverais combien ils sont dans l'erreur de penser qu'ils ne tombent plus amoureux en vieillissant, sans savoir qu'ils vieillissent en ne tombant plus amoureux. Aux anciens, j'apprendrais que la mort ne vient pas avec la vieillesse, mais avec l'oubli. J'ai appris tellement de choses de vous autres, les humains… J'ai appris que tout le monde voulait vivre dans le sommet de la montagne, sans savoir que le vrai bonheur est dans la façon d'escalader. J'ai appris que lorsqu'un nouveau-né serre avec son petit poing, pour la première fois le doigt de son père, il l'a attrapé pour toujours. J'ai appris qu'un homme a le droit de regarder un autre d'en haut seulement lorsqu'il va l'aider à se mettre debout. Dis toujours ce que tu ressens et fais ce que tu penses. Si je savais qu'aujourd'hui c'est la dernière fois où je te vois dormir, je t'embrasserais si fort et prierais le Seigneur pour pouvoir être le gardien de ton âme. Si je savais que ce sont les derniers moments où je te vois, je dirais « je t'aime » et je ne présumerais pas, bêtement, que tu le sais déjà. Il y a toujours un lendemain et la vie nous donne une deuxième chance pour bien faire les choses, mais si jamais je me trompe et aujourd'hui c'est tout ce qui nous reste, je voudrais te dire combien je t'aime, et que je ne t'oublierai jamais. Le demain n'est garanti pour personne, vieux ou jeune. Aujourd'hui est peut-être la dernière fois que tu vois ceux que tu aimes. Alors n'attends plus, fais-le aujourd'hui, car si demain n'arrive guère, sûrement tu regretteras le jour où tu n'as pas pris le temps d'un sourire, une étreinte, un baiser et que tu étais très occupé pour leur accorder un dernier vœu. Maintiens ceux que tu aimes près de toi, dis leur à l'oreille combien tu as besoin d'eux, aimes-les et traite les bien, prends le temps de leur dire « je suis désolé », « pardonnez-moi », « s'il vous plait », « merci » et tous les mots d'amour que tu connais. Personne ne se souviendra de toi de par tes idées secrètes. Demande au Seigneur la force et le savoir pour les exprimer. Prouves à tes amis et êtres chers combien ils comptent et sont importants pour toi. Il y a tellement de choses que j'ai pu apprendre de vous autres…Mais en fait, elles ne serviront pas à grande chose, car lorsque l'on devra me ranger dans cette petite valise, malheureusement, je serai mort».


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