Le pouvoir tunisien a trouvé sa vocation : être l'ennemi de tous. Non pas au sens noble d'une résistance face à l'injustice, mais dans l'acception la plus brute : traquer, démolir, neutraliser tout ce qui ressemble à un contre-pouvoir. Partis politiques, syndicats, médias, instances indépendantes, société civile… nul n'échappe à la colère d'un président qui, chaque jour, taille dans le maigre tissu démocratique restant comme on débroussaille un terrain à l'abandon. Dans son récit obsessionnel de « guerre de libération nationale », Kaïs Saïed n'a plus besoin d'opposants. Il n'a que des traîtres, des corrompus, des suppôts de l'étranger. Le manichéisme est total : avec lui ou contre lui. La nuance est bannie, la contradiction disqualifiée. Même l'Instance nationale d'accès à l'information (INAI), qui incarnait un rempart contre l'opacité, a été liquidée dans le silence le plus total.
Le chaos, nouvelle marque des dominants Ce déni de tout garde-fou n'est pas une fantaisie tunisienne. Il s'inscrit dans un mouvement plus vaste que l'écrivain italien Giuliano Da Empoli a baptisé L'heure des prédateurs. Mon escapade estivale m'a conduit à sa lecture, et elle m'a inspiré plus d'une réflexion en observant notre propre scène politique. Son constat est glaçant : le chaos n'est plus l'arme des outsiders, mais la marque des dominants. Autrefois, les Brexiters, Trump ou Bolsonaro semblaient défier l'ordre établi par des coups de désordres spectaculaires. Aujourd'hui, le désordre est devenu la norme de ceux qui gouvernent. Un mode opératoire. Un sceau de légitimité. La Tunisie est une déclinaison locale de ce phénomène global. Comme ailleurs, les règles, les institutions, les contre-pouvoirs cessent petit à petit d'avoir une valeur. Le pied est au plancher, sans frein, sans limite. « Accélérationniste » dirait Da Empoli. Ici comme ailleurs, on pousse les logiques de force jusqu'à leurs conséquences extrêmes, sans souci de contenir le processus. Pourquoi se limiter, quand l'ivresse du pouvoir se nourrit précisément de l'absence de limites ? À chaque front ouvert — contre les juges, les avocats, les journalistes, les ONG, les syndicats —, le président se présente en pourfendeur des corrompus, en héraut d'une morale nationale qu'il s'auto-attribue. Mais ce moralisme permanent n'est qu'un vernis : il recouvre mal la brutalité d'un système qui divise, stigmatise, accuse. Gouverner, c'est désigner des ennemis. Une vieille recette qui n'a rien perdu de son efficacité.
Bienvenue dans la jungle Le populisme contemporain a trouvé son amplificateur naturel : les réseaux sociaux. Eux aussi, Da Empoli les décrit comme des « miroirs de foire », grossissant et déformant la réalité jusqu'à la rendre méconnaissable. Ils offrent aux apprentis despotes un outil rêvé pour transformer les préjugés en armes politiques. Il suffit d'identifier les fractures, de pousser les positions extrêmes, de mettre le feu aux poudres et de regarder l'incendie embraser l'opinion. La Tunisie n'y échappe pas. Le discours sur les migrants en est l'illustration parfaite. On ne discute plus de droits ou de politiques publiques, on excite les bas instincts, on chauffe les foules. Ce pouvoir ennemi de tous n'a donc rien d'une anomalie tunisienne. Il est au contraire parfaitement adapté à l'époque. Comme l'écrit Da Empoli, les dirigeants de ce type « tirent leur force de l'inattendu, de l'instable et du belliqueux ». Ils prospèrent dans la turbulence, là où les démocraties classiques, contraintes par leurs propres règles, s'enlisent. L'exception, au fond, n'était pas la dérive autoritaire d'aujourd'hui, mais l'interlude fragile durant lequel on a cru que la soif de pouvoir pouvait être contenue par des institutions et des lois. La question n'est donc plus de savoir si Kaïs Saïed va dialoguer, écouter, composer. Ce vocabulaire est déjà caduc. La seule logique qui vaille est celle de l'écrasement. L'écrasement des médiateurs, des contradicteurs, des gêneurs. Et au passage, l'écrasement d'une société civile qui se débat tant bien que mal pour préserver l'idée même de liberté. La Tunisie, on le voit, ne fait que rejouer une partition mondiale où la force est redevenue la seule grammaire du pouvoir. L'illusion d'un système de règles s'est dissipée. Place au des dirigeants qui se rêvent démiurges et redessinent la réalité selon leurs désirs.
À ceux qui veulent comprendre ce glissement, je ne peux que conseiller L'heure des prédateurs. Mais attention, l'essai n'offre pas de consolation. Il se contente de mettre en lumière ce que nous refusons d'admettre : l'ancien monde des garde-fous disparaît — il suffit de voir l'ONU paralysée face aux conflits actuels. Le nouveau monde s'avance, brutal, cynique, sans limite. Et notre cas à nous, loin d'être une exception, n'est qu'une ramification de cette Internationale populiste et réac' — en moins glamour, il faut le concéder.