Alors que le pays est secoué par les procès politiques et rythmé par les arrestations arbitraires, une autre réalité tisse sa toile. Elle n'est pas rose. D'ici les années à venir, la génération vieillissante des baby-boomers va transformer la démographie nationale et son économie d'une manière que les gouvernants n'ont pas anticipée. Une accélération historique sans précédent Si aucune réforme n'est adoptée, le risque est grand de voir cette génération vivre des moments plus difficiles que prévu… et de compromettre l'avenir des générations suivantes. Le vieillissement démographique en Tunisie n'est plus une projection abstraite : il est tangible. Selon les chiffres de la sixième réunion de la Commission nationale du recensement général de la population et de l'habitat 2024, au 6 novembre 2024, 16,9% des Tunisiens ont dépassé les soixante ans. L'indice de vieillissement atteint 73,9 et le taux de dépendance 28%, un signal clair des défis sociaux et économiques à venir. En 1966, le pays ne comptait que 252.900 seniors. Comme d'autres sociétés méditerranéennes, la Tunisie traverse une transition démographique brutale : moins de jeunes, davantage de personnes âgées. Un équilibre boulversé qui exige des politiques sociales, sanitaires et économiques totalement repensées. Le problème, c'est que le pays aborde cette transition avec des caisses sociales exsangues, une gouvernance fragile et une tendance inquiétante à l'improvisation.
La vulnérabilité des femmes, angle mort du débat L'analyse par sexe révèle une inégalité criante. Les femmes âgées, légèrement plus nombreuses que les hommes, subissent un veuvage massif : 84% des hommes restent mariés, contre seulement 37% des femmes. Ce déséquilibre les expose à la précarité, à la solitude et à une dépendance sociale accrue. Les lois successorales, souvent dépassées, et un patrimoine concentré entre les mains des hommes accentuent cette marginalisation. Les inégalités se prolongent dans l'éducation et l'emploi. Une grande partie des femmes âgées n'a jamais été scolarisée, et leur présence sur le marché du travail est marginale. Cette carence structurelle limite l'accès aux pensions et à la protection sociale, accentuant leur fragilité économique. La fracture de genre dans les droits sociaux est donc une réalité tangible et nourrit le risque d'exclusion pour les femmes âgées les plus vulnérables.
L'immobilier comme ultime bouclier Face à l'absence de revenus stables, une stratégie s'impose : investir dans la pierre. La très grande majorité des seniors tunisiens sont propriétaires de leur logement (89,03%). Cette possession est à la fois un capital de sécurité et une protection contre l'incertitude économique. Mais si la pierre offre un filet de sécurité et protège de la rue, elle ne génère pas de revenu régulier et ne compense pas l'absence de système social solide, surtout pour les femmes les plus précaires. Les pensions et aides restent insuffisantes pour beaucoup et l'absence de réformes structurelles risque de transformer ce capital en simple survie matérielle plutôt qu'en véritable sécurité économique.
Les jeunes actifs face au défi démographique Le vieillissement n'est pas seulement un enjeu pour les seniors : il redéfinit l'avenir des jeunes actifs. Moins nombreux, confrontés à un marché du travail saturé, ils devront financer un nombre croissant de retraites et de soins de santé, tout en supportant un poids fiscal et social de plus en plus lourd. Cette génération risque d'hériter d'inégalités intergénérationnelles profondes. Les richesses concentrées dans les mains vieillissantes ne se transmettent pas de manière équitable. Les jeunes pourraient être contraints de soutenir un système qui ne leur offrira jamais la même sécurité, creusant un fossé social et économique. La tension entre générations ne se limite pas aux chiffres : elle affecte la consommation, l'épargne, l'investissement et la mobilité sociale. L'innovation et la croissance économique pourraient en pâtir, renforçant le cercle vicieux des inégalités. L'accès au logement, priorité des seniors, accentue ce déséquilibre patrimonial. Les jeunes, freinés dans leur constitution de capital, pourraient se retrouver à la marge d'un système économique déjà fragilisé, alimentant frustration et sentiment d'injustice sociale.
Le défi est donc double : garantir une vieillesse digne et équitable tout en préparant un avenir viable pour les nouvelles générations. Dans un pays où les caisses sociales sont fragiles, où les fractures de genre persistent et où l'immobilier devient le refuge quasi indispensable, l'urgence de la réforme est criante. Le vieillissement n'est pas une fatalité : c'est un signal d'alarme.