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La désillusion des Tunisiens partis dans les pays du Golfe
Publié dans Business News le 07 - 08 - 2009

Tout allait pour le mieux pour les Tunisiens vivant et travaillant au Golfe jusqu'au jour où la crise financière et économique a éclaté. Au cours de ces derniers mois, des centaines de Tunisiens ont été licenciés pour prendre le chemin de retour vers la Tunisie. En l'absence de statistiques officielles, on estime à 30% les victimes des plans de licenciements des différentes entreprises siégeant dans les pays du Golfe, notamment les Emirats Arabes Unis et le Qatar.
Généralement, ce sont les travailleurs soumis à un contrat temporaire ou carrément sans contrat qui ont fait les frais des mesures imposées par la crise. Ceux qui ont émigré dans le cadre des conventions signées via l'Agence tunisienne de coopération technique (ATCT) semblent les moins touchés. Cependant, chacun redoute l'instant de voir venir son tour d'être licencié.
Pour des économies qui croulent sous la baisse des liquidités, des revenus et des investissements, les Tunisiens commencent à s'interroger s'il s'agit bien de la fin d'un mythe.
Avant la crise économique et financière internationbale, les pays du Golfe, et en particulier les Emirats Arabes Unis, ont été de véritables chantiers de construction. Des investissements colossaux ont permis la transition d'une économie totalement dépendante de la rente du pétrole à une économie de services. En dehors du secteur énergétique, ces investissements ont touché cinq secteurs majeurs : l'immobilier, les services bancaires et financiers, le commerce et le transport aérien. A côté de ces secteurs clefs, d'autres ont vu une nette augmentation de leur contribution dans le développement économique de ces pays : la téléphonie mobile, les médias, l'hôtellerie de luxe et le tourisme.
Le marché de l'emploi dans le pays de Golfe attire les ouvriers du monde entier. Qualifiés ou non, les Tunisiens ne font pas l'exception et ont bien trouvé leur place dans l'hôtellerie, les services bancaires, le tourisme, les médias, la santé, l'éducation et l'immobilier.
Le nombre des Tunisiens dans les pays arabes est estimé à 153.256, selon les dernières statistiques du ministère des Affaires étrangères, établies sur la base des registres consulaires arrêtés à fin 2008.
La présence des immigrés Tunisiens dans les pays arabes et notamment ceux du Golfe est dominée par les coopérants techniques dont le nombre s'élève à 8.740 en 2008 sur un total de 10.803 coopérants. Il est à signaler que ces statistiques ne prennent pas en considération ceux qui ont "brûlé" leurs visas touristiques et se trouvent dans l'illégalité. D'autres ont intégré ces pays à travers de faux contrats et ont été arnaqués pour la majorité.
Les choses ont cependant empiré avec la crise économique internationale. Devant l'ampleur de la crise, les économies du Golfe ont montré les premiers signes de craquement. D'abord, plusieurs banques, des fonds souverains et de particuliers ont perdu énormément sur les marchés internationaux. Les bourses ont connu de fortes baisses. Il devenait de plus en plus difficile de lever des fonds pour ces grands projets d'investissement. Ce qui a entraîné des retards et des licenciements.
Les licenciements ont été inéluctables. Plusieurs entreprises ont déjà commencé à le faire dans de nombreux secteurs : l'industrie, la construction, les services.
Pour mieux comprendre ce qui s'est passé, Mohamed Ammar, journaliste tunisien exerçant à Qatar, revient sur les prémices du phénomène : « Des milliers d'ouvriers et d'ingénieurs sont licenciés et prennent le chemin du retour vers leurs pays d'origine. Quant aux Tunisiens, soumis à un contrat temporaire ou sans contrat, ils ont payé fort les retombées de la crise. Ceux qui ont des contrats légaux ont vu leur salaire réduit de moitié ».
Bilel Essaied, cadre bancaire à Qatar également, nous confie que les Tunisiens travaillant dans le secteur des services bancaires ont subi de plein fouet la crise : «L'immobilier et la finance, étroitement liés dans ces pays, croulent sous la baisse des revenus et de l'investissement. L'octroi des crédits a été gelé. Commissionnaires pour la plupart, les cadres tunisiens qui commercialisent ce type de crédits ont été contraints de quitter leur travail ». C'est clair, il suffit qu'une banque arrête, par exemple, le crédit auto pour que tous les membres du personnel du service crédit auto soit licencié.
C'était carrément la catastrophe en février et mars derniers avec des licenciements abusifs. Des familles entières se trouvent du jour au lendemain sans ressources. Le droit syndical et les droits des travailleurs étant quasi inconnus dans ces contrées.
Il a fallu que des ONGs tirent la sonnette d'alarme et crient au scandale pour que l'on arrête l'hémorragie. Les raisons ? Les licenciements en question sont arrivés en pleine année scolaire, ce qui a entraîné l'arrêt des cours des élèves à cause de la situation dramatique dans laquelle se sont retrouvés les parents du jour au lendemain.
Outre l'immobilier, les autres secteurs ne sont pas épargnés. « Au Koweït, plusieurs entreprises de presse, privées pour la majorité, ont fait faillite. Elles ont éprouvé des difficultés à payer les primes des employés licenciés. Plusieurs journalistes tunisiens ont été remerciés sans un mot d'excuse », précise Mohamed Ammar.
Mais pourquoi la main-d'œuvre tunisienne fait-elle les frais de la crise ? M. Ammar l'explique par un manque de conscience chez les Tunisiens qui désirent travailler dans les pays de Golfe. « L'image de ces pays est associée, dans l'imaginaire de certains de nos émigrés, à un eldorado où l'on part pour faire fortune. Ces stéréotypes aveuglent les futurs émigrants. Ils ne lisent pas leurs contrats. Ils n'ont aucune idée des données macro et micro économiques, à savoir le niveau de vie, l'indice à la consommation et les prix des loyers ».
Plusieurs candidats se font arnaquer par des experts en la matière qui apparaissent et disparaissent d'un coup. Des bureaux d'immigration, prestigieusement installés dans les grandes agglomérations, ou des particuliers, vendent de "faux" contrats pour quelque 3000 DT. D'autres « brûlent » leurs visas touristiques dans l'espoir de trouver la fortune et améliorer leur situation.
Dans les pays de Golfe, l'ingénieur tunisien devient chauffeur de taxi, le financier commis de bar. Le réveil est violent. Chez les immigrés, l'eldorado promis est synonyme d'arnaques et de cauchemars.
Le premier choc est enregistré à l'arrivée lorsqu'on demande à l'émigré de donner son passeport à son employeur avant de commencer à travailler. En clair, l'émigré se retrouve en otage quelle que soit sa nationalité. La chose acceptable pour les ressortissants de certains pays (notamment asiatiques), mais ahurissante pour les nôtres.
Une fois intégré dans le marché du travail, les déceptions continuent. Avec un niveau de vie élevé et une flambée des prix du loyer, la situation des immigrés tunisiens devient de plus en plus difficile.
Les prix du loyer oscillent entre 1000 et 1200 DT, alors que le salaire ne dépasse pas 1200 DT, ce qui oblige les gens à louer à quatre et cinq un appartement. « Je connais des Tunisiens qui travaillent ici depuis cinq ans et n'arrivent pas à se payer un billet d'avion pour passer leurs vacances en Tunisie», ajoute M. Ammar.
Il indique que la plupart des immigrés finiront par découvrir qu'ils sont réduits à un esclavage déguisé.
Dans certains pays, tels le cas de l'Arabie Saoudite, ils sont victimes d'un régime sans cœur, "Al-Kafala", une sorte de tutelle ou de parrainage. Privés de leur passeport, les travailleurs sont la propriété de leur parrain ou tuteur. Ces tuteurs réalisent des profits annuels colossaux sur le dos des quelques millions de travailleurs qui triment nuit et jour, sans durée légale de travail, sans protection sociale et sans salaire minimum.
« En ces temps de crise, le régime "Al-Kafala" pousse plusieurs Tunisiens à quitter définitivement ces pays, puisqu'ils n'arrivent pas à se desserrer de l'étau de leurs tuteurs », ajoute M. Ammar.
Il est à signaler également que les pays du Golfe en général, et l'Arabie Saoudite en particulier, sont confrontés au phénomène du chômage qui a poussé à donner la priorité à l'emploi aux nationaux ou aux nationalités réputées être les moins exigeantes en matière de droits et de prétentions salariales. Avec cette nouvelle donne, plusieurs opportunités d'emploi pour les compétences et les hauts cadres tunisiens tendent à s'amenuiser.
Mohammed Ouled Ali, cadre tunisien exerçant dans une société pétrolière à Dubaï, précise que « pour beaucoup de Tunisiens, le Golfe est l'Eldorado de ce début du siècle, mais ils se sont rendus compte qu'il s'agit d'une illusion. Le niveau de vie élevé et la flambée des prix des loyers nous empêchent, par exemple, d'économiser. Personnellement je partage un appartement, de 80 m2, avec ma sœur, son époux et ses 2 enfants »
Et d'ajouter : «avec la crise, la situation s'est empirée. La baisse d'activité générale se ressent fortement sur le nombre d'offres d'emplois de cadres. Pis encore, la situation de l'emploi est extrêmement sombre. Cette crise a entraîné des licenciements en rafale et les Tunisiens ne sont pas épargnés. J'ai un ami qui a tenté de mettre fin à ses jours après avoir été renvoyé abusivement par sa banque. Et chacun de nous se demande quand viendra son tour d'être licencié ».
On nous rapporte, par ailleurs, que certaines femmes ont été carrément acculées à la prostitution pour pouvoir s'en sortir le temps de réunir une petite somme et rentrer au pays… « dignement ».
Est-ce la fin d'un mythe pour les Tunisiens? Bien que ces destinations commencent à crouler sous de la conjoncture internationale qui touche l'emploi et l'immigration, elles présentent toutefois des opportunités d'emploi dans divers secteurs.
« La valorisation de nos compétences est une priorité nationale. Il est impératif de booster l'image du capital humain tunisien à l'étranger. La Tunisie, qui a signé des conventions avec certains pays européens, devrait faire de même avec les pays de Golfe. D'un autre côté, il est primordial de sensibiliser les jeunes diplômés sur les voies officielles de l'immigration et d'organiser le métier des bureaux privés d'immigration. La diplomatie peut également jouer un rôle prépondérant pour mettre en avant l'employabilité de nos compétences. », ajoute M. Ammar.
En dépit de la crise et les dernières vagues de licenciements, les pays du Golfe sont toujours en quête de compétences tunisiennes dans des secteurs déterminés : l'enseignement par exemple.
L'espoir est toujours permis pour quelques uns, mais tout le monde sait maintenant que le rêve n'est plus vraiment autorisé. Le Golfe n'est pas cet eldorado pavé d'or, comme l'ont cru beaucoup. Ou, du moins, l'or est réservé uniquement pour quelques privilégiés.


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