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Mustapha Kamel Nabli : l'homme qu'Ennahdha veut abattre
Publié dans Business News le 19 - 01 - 2012

Sale journée pour le gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie, Mustapha Kamel Nabli. A entendre ce qui se dit, dans le sit-in organisé dans la matinée du jeudi 19 janvier, l'ancien expert de la Banque Mondiale doit « dégager » les lieux.
L'intensité des protestations par rapport aux revendications syndicales semble toutefois exagérée.
A s'interroger sur les causes réelles de ce sit-in que le contexte actuel ne justifie point !
A voir qui est derrière le sit-in et la disproportion entre les revendications et le mouvement de protestation, l'interrogation devient sérieuse et il devient (presque) évident que l'on cherche à éjecter, par le biais des syndicats, un gouverneur un peu trop gênant pour le parti au pouvoir.
Le maintien de Mustapha Kamel Nabli à la tête de la Banque Centrale de Tunisie a suscité beaucoup de remous durant les tractations de la troïka des mois d'octobre et de novembre précédant la composition du gouvernement. Ennahdha, parti vainqueur des élections, avait son idée (et son homme) et voulait mettre la main basse sur cette institution qui, de par sa nature, se doit d'être indépendante.
La volonté d'Ennahdha s'est manifestée par son projet de loi portant sur l'organisation des pouvoirs publics proposé à l'Assemblée nationale constituante.
Dans ce projet de loi, le président de l'exécutif (soit le chef du gouvernement, maintenant que les choses se sont éclaircies) voulait obtenir le pouvoir de nommer le gouverneur, le vice-gouverneur et les membres du conseil d'administration de la Banque Centrale de Tunisie. C'était la première semaine du mois de décembre.
La réaction ne s'est pas fait attendre. Toute la place économique et financière tunisienne a crié au scandale. Des signes d'inquiétude et d'interrogation du FMI et de la Banque Mondiale ont même été adressés aux autorités tunisiennes.
Le conseil d'administration de la BCT s'est réuni en urgence, en session extraordinaire, et a rappelé que l'indépendance des Banques Centrales et des autorités de contrôle et de régulation demeure l'une des principales orientations et évolutions ayant pour but d'assurer la stabilité financière et de consacrer les principes de la bonne gouvernance dans les systèmes démocratiques développés et dans plusieurs pays en développement qui ont connu une nette avancée dans ce domaine (voir notre article à ce sujet).
Le personnel de la BCT a envoyé, pour sa part, une lettre ouverte à la Constituante (cliquer ici pour lire la lettre) et ont affirmé que la BCT ne peut assumer entièrement son rôle si elle ne bénéficie pas d'une entière indépendance dans la prise de décision.
L'indépendance de la BCT est, d'après eux, la condition sine qua non de la réussite de la politique financière publique et la garante d'un contrôle impartial et objectif des institutions de crédits.
Mustapha Kamel Nabli n'a pas, non plus, mâché ses mots et a rappelé, plus d'une fois, les fondements de la bonne gouvernance qui exigent une séparation des pouvoirs et d'appliquer ces principes à la Banque Centrale de Tunisie comme l'une des institutions importantes dans le système économique et financier.
Il a rappelé les dangers d'une main basse du gouvernement sur l'Institution d'Emission et a indiqué lors d'un Congrès organisé le 8 décembre 2011 par la Fondation Temimi : « Le recours à la bonne gouvernance pour organiser la relation entre le gouvernement et la Banque centrale, dit-il, est expliqué par des études qui ont relevé la tendance des gouvernements à utiliser la politique monétaire aux objectifs de court terme, souvent lié à des échéances élections » (cliquer ici pour lire l'article consacré à ce sujet).
Toutes ces réactions ont fait « reculer » Ennahdha et ont abandonné le projet de loi. Mieux encore, Mustapha Kamel Nabli a été maintenu à son poste, une fois le gouvernement composé.
On croyait le problème résolu et que tout est rentré en ordre pour que la Banque Centrale tunisienne soit gouvernée sans aucune interférence gouvernementale.
Jusqu'à ce jour de jeudi 19 janvier 2012, date du sit-in. Dans leur communiqué, les représentants syndicaux revendiquent la révision des résultats de promotions et ont exprimé leur mécontentement quant au refus du Gouverneur de la BCT à prendre en compte la liste de rattrapage préparée par le bureau syndical.
Quant aux nominations, le bureau du syndicat appelle à l'objectivité, à l'innovation et à l'élimination des figures du régime déchu.
Le même communiqué appelle à l'intégration directe des contractuels, demande réfutée par le gouvernement de la BCT qui privilégie le recours aux concours.
Aussi, il s'agit de maintenir les bons d'achat en faveur des retraités, le recrutement des enfants des salariés et de différentes autres réclamations fantaisistes ou ne reflétant aucune urgence. Rien, en tout cas, ne justifiait le recours aux grèves et les sit-in et les propos blessants au gouverneur et son équipe. D'autant plus que le personnel de la BCT figure parmi les mieux payés en Tunisie (par rapport à la fonction publique) recevant entre 17 et 18 salaires par an.
Quelle mouche a donc piqué le syndicat de la BCT pour hausser le ton à un moment où quasiment toutes les parties appellent au calme ?
Parmi les grévistes qui ont manifesté durant la matinée du jeudi 19 janvier 2012, on retrouve plusieurs militants d'Ennahdha, nous indique un cadre de la BCT. « Ils ne s'en cachent même pas, ils le revendiquent haut et fort et avec fierté, nous dit-il. Or si Ennahdha multiplie d'un côté les appels au calme et que, de l'autre, ses militants observent des sit-in et des grèves, c'est qu'il y a clairement anguille sous roche et non de simples revendications sociales qui n'ont rien d'urgent. »
Autre point, les grévistes de ce matin ont brillé par leur absence lors du sit-in organisé il y a quelques semaines par le personnel de la BCT pour défendre l'indépendance de la BCT. Bon à rappeler, ceux qui défendaient l'indépendance de la banque étaient qualifiés de RCDistes. Quant au retour des figures du régime déchu, décrié ce matin par les syndicalistes, on ne les voit dans aucun organigramme ! Enfin, on ne peut pas oublier cette caricature parue dans le journal El Fejr (organe d'Ennahdha qui publie rarement de caricatures pourtant) montrant Kamel Nabli derrière un masque de Satan.
Plus grave encore, une source autorisée de la BCT nous indique qu'il y avait des éléments étrangers à la banque ce matin, au 8ème étage, lors du sit-in devant le bureau du gouverneur. Caméras de surveillance à l'appui !
Les motivations des syndicalistes-manifestants du jeudi 19 janvier 2012 semblent donc être politiques et cela s'explique.
Ennahdha n'a pas pu éjecter Mustapha Kamel Nabli pour mettre un des siens, ce sont ses militants qui s'en chargent ! Et, par le biais des syndicats, il y a des chances que cela passe comme une lettre à la poste.
Mais il n'y a pas que cela. Dans les coulisses et les salons, le nom de Mustapha Kamel Nabli est de plus en plus cité en tant que futur leader d'un nouveau grand Pôle politique qui pourrait représenter la véritable opposition à Ennahdha. L'ancien expert de la Banque Mondiale s'est bien exercé à la chose politique depuis son retour en Tunisie, il y a moins d'un an.
Ses détracteurs évoquent son lien de parenté avec le lobbyiste Kamel Eltaïef, bien que celui-ci soit lointain. D'autres déclarent qu'il est déconnecté de la scène économique tunisienne. Remarque formulée après son intervention lors des Journées de l'Entreprise en décembre dernier à Sousse.
Candidat non encore déclaré des démocrates républicains, Mustapha Kamel Nabli fait peur aux Islamistes parce qu'il est l'une des rares figures capables de les affronter et de gagner. N'ayant pas de casseroles, sans passif, son passé joue véritablement en sa faveur et son carnet d'adresses comporte plusieurs grands noms de dirigeants et de puissants mondiaux, en Europe, aux Etats-Unis (où il vivait), mais aussi dans le monde arabe.
Autant d'éléments qui font que son profil ne sied guère à nos gouvernants actuels qui auraient bien aimé l'avoir à leurs côtés. Et puisqu'il n'est pas avec eux, ils le considèrent comme s'il était contre eux. Ce qui est, peut-être, vrai !
Raouf Ben Hédi – Adem Ben Ammar


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