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Ennahdha sous l'emprise de la crise de l'islam politique : Trou d'air ou fin de partie ?
Publié dans La Presse de Tunisie le 29 - 11 - 2021

Ennahdha semble perdre la boussole, multipliant déclarations et contre-déclarations. Son chef se dit prêt à faire des concessions, pourvu que Saïed revienne sur ses décisions.
Certes, les décisions soudaines du Président de la République, Kaïs Saïed, ou le coup d'éclat, comme d'aucuns aiment le qualifier, opéré le 25 juillet dernier, ont dû changer la donne et ébranler tout l'échiquier politique en Tunisie. Si certains partis sont réduits au silence, Ennahdha, formation d'inspiration islamiste, n'a pas encore digéré sa déchéance. Ce parti qui a gouverné, il y a maintenant dix ans, est-il réellement fini ? L'islam politique court-il à sa perte ?
Deux ans à la tête d'un Parlement, toujours mis à mal, son chef spirituel, Rached Ghannouchi, n'a jamais pensé qu'il sera détrôné et rayé ainsi d'un trait de plume. Du jour au lendemain, l'homme a vu ses activités gelées et s'est retrouvé privé d'une immunité parlementaire déjà fragilisée. D'ailleurs, Abir Moussi, présidente du PDL, s'est, dès le début, rangée dans l'opposition pour précipiter sa destitution de l'hémicycle du Bardo. Mais l'acte présidentiel était perçu comme plus tranchant. Il s'est contenté, depuis, de dénoncer un «coup d'Etat» qui lui fut assené, menant à l'encontre de Saïed, son rival au pouvoir, une vaste campagne de dénigrement, l'accusant de putschiste. Mais, cette calomnie, qu'il allait fomenter même au-delà de nos frontières, semble se retourner contre lui. Ce qui a coûté l'implosion de son parti et la division de ses partisans. Octogénaire, vieux briscard de la politique, Ghannouchi se sent écarté de son camp et pris à son propre jeu. L'homme a remué ciel et terre pour sauver la face et reprendre le devant de la scène.
Sur fond d'implosion et de divisions
Son parti, lui, se voit rétrécir comme une peau de chagrin. Il n'arrive même pas à reconquérir la confiance de ses électeurs et sympathisants. En apparence, du moins, Ennahdha a fini en queue de poisson. Deux de ses plus influents dirigeants, Samir Dilou et Abdellatif Mekki, avaient osé lui tenir tête. S'ensuivit, le 25 septembre dernier, une démission collective des 113 dirigeants membres de son conseil de la Choura et certains responsables de ses bureaux locaux et régionaux. Démission surprise qui fut, selon un communiqué, justifiée par l'échec des réformes à instaurer au sein du parti. Mais aussi à cause de la centralisation de la décision de Ghannouchi et ses loyalistes. Ces derniers ont été accusés d'être derrière le blocage de la démocratie et la détérioration de la situation générale du pays. Ce qui a, aux dires des démissionnaires, ouvert la voie à ce qu'ils ont qualifié de «coup d'Etat contre la Constitution et les instances qui en sont issues». Déçu, le parti semble perdre la boussole, multipliant déclarations et contre-déclarations. Son chef se disait prêt à faire des concessions, pourvu que Saïed revienne sur ses décisions. Il allait quémander, sans scrupules, un soutien étranger, voire des ingérences d'outre-mer, faisant fi de la souveraineté de son pays. Autant dire que Ghannouchi avait épuisé tous ses moyens politiques et diplomatiques. Mais, en vain. L'Assemblée des représentants du peuple demeure fermée, sur fond d'élections législatives anticipées.
En dehors du pouvoir
En dix ans, Ennahdha n'a pas su gouverner et n'a pas mis le pays sur la voie de la démocratie, comme il prétendait. Pour ménager la chèvre et le chou, il a accepté de nouer des alliances contre nature, quitte à renier ses principes. Aujourd'hui, mis à l'index, ce mouvement islamiste a-t-il encore raison d'être ? Dans une interview accordée, en août dernier, à un journal électronique local, Alaya Allani, spécialiste en islamisme et salafisme en Afrique du Nord et Proche-Orient, a jugé, en ces termes : «L'islam politique est fini et Ennahdha n'accédera plus à l'exécutif. Il aura moins de sièges dans le législatives». Il quittera donc le pouvoir, mais pas la politique. Et d'ajouter qu'il pourra, peut-être bien, changer de nom ou de discours. A contrario, «l'Islam politique ne sera plus au pouvoir en Tunisie», estime-t-il. C'est que, à l'en croire, l'échec de l'un avait préparé la fin de l'autre. Pour lui, l'islam politique n'a ni vision ni programme. Ce fut le même cas en Egypte et au Soudan. En Libye, comme le prétendent certains, ce courant politique, pour des raisons de sécurité et de stabilité, n'aura pas trop duré.
«Un parti destructeur»
Depuis dix ans, Ennahdha, aux côtés de ses alliés hybrides, n'a pas réussi à concrétiser les objectifs de la révolution. A défaut de pouvoir gouverner seul, avec une majorité absolue, ce parti cherche toujours à s'introduire dans des coalitions hybrides, quitte à passer des alliances contre nature. A La Presse, le chef du parti «Alliance pour la Tunisie», Sarhane Nasri, a déclaré que l'islam politique en Tunisie, représenté par Ennahdha, s'est toujours réclamé pour la séparation du politique du religieux et d'un projet réformiste qui ne sera jamais réalisé. Son règne, sous nos cieux, ressemblait à une période de vaches maigres qui a conduit le pays à l'abîme. « Il s'est basé sur un système démolisseur qui a failli détruire l'Etat, ses institutions, sa culture et ses traditions », accuse-t-il. Ses critiques virulentes sont aussi adressées à son mode de gouvernance. «Ennahdha est un parti clivant qui a tant semé la zizanie et créé la désunion de la société. Sorti de sa clandestinité suite à la chute du régime de Ben Ali, puis ayant accédé au pouvoir grâce à la révolution, ce parti extrémiste n'a fait, alors, que nourrir la violence et la haine, sur fond de prolifération du terrorisme, d'assassinats, de corruption, d'agressions contre les journalistes et de répression des libertés. D'autant que sa politique avait gravement impacté nos richesses agricoles», dénonce-t-il.
De même, enchaîne Nasri, cet islam politique jugé être «une catastrophe», c'est lui qui, avec ses acolytes, a compromis la donne partisane, aux fins d'assouvir ses convoitises politiques et servir ses intérêts étriqués. Et de conclure: «Nous sommes un parti relevant d'une nouvelle génération politique qui refuse que l'islam politique revienne au pouvoir..».


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