Ezzeddine Hazgui nous invite à partager ses années d'incarcération où il livre, avec une quinzaine de compagnons, une guerre de tranchées contre la terrible routine dont use l'univers carcéral pour user l'équilibre personnel de chacun et ébrécher toute volonté de vivre, de réfléchir, d'agir. Il y a deux manières d'écrire dans la littérature carcérale ; ou bien témoigner et dénoncer le plus rigoureusement possible, ou bien tout tourner en dérision. C'est ce qu'a délibérément choisi l'auteur, non seulement pour survoler la folie, le désespoir, la souffrance et le désenchantement qui le menacent dans le terrible cantonnement de l'univers carcéral, mais surtout pour construire un texte séduisant, capable de mobiliser, qui ne déprime pas outre mesure le lecteur qui se voit ainsi attaché à l'histoire et à ses anecdotes, entraîné avec aisance vers la compréhension de ce monde et de ceux qui l'habitent. C'est en dépassant ce malaise du désespoir et de la souffrance que le lecteur, conduit vers les souvenirs de l'auteur, découvre qu'ils auraient pu être les siens et cette découverte, au fil des pages, le rattache encore plus au récit. Il en restera peut-être une expérience par procuration, la perception de l'essence du prisonnier, un regard plus nuancé sur l'existence sujette à des ‘'accidents'' de parcours... Dans tous les cas, il restera quelque chose de ce texte dans l'esprit de tout lecteur moyen qui se trouve tout de suite sur place dès les premières pages. Des braises qui jamais ne s'éteignent Une chambrée du pénitencier de Borj Erroumi, adonnée à la montagne, dans l'aile dévolue aux prisonniers politiques, ils sont seize compagnons (Ezzeddine, l'auteur, compris), ils s'entendent sur le rationnement de dix cigarettes par jour pour ne pas en manquer... mais Hassine en veut deux de plus, les autres refusent malgré la diplomatie du narrateur, une controverse froide éclate, seulement entrecoupée par d'ardentes discussions sur l'histoire et l'actualité du socialisme. Une journée tendue, fébrile, qui finit, certes, par une entorse au «règlement» du groupe au bénéfice de Hassine mais qui en dit long sur l'état d'esprit qui règne dans la chambrée, les braises qui jamais ne s'éteignent sous la cendre de ces jours qui se ressemblent dangereusement. Car l'ouvrage est, en premier lieu peut-être, un défi permanent à l'identité remarquable entre les unités de temps qui s'égrènent sans d'autre alternative que de rester proches, trop proches. En vérité, les anecdotes narrées par Hazgui à propos de ce qui serait sans doute considéré «à l'extérieur» comme de franches futilités n'ont d'autre fonction que de casser, autant que faire se peut, cette routine oppressante. Même la punition collective au fouet et au bâton dans la terrible cave de Borj Erroumi semble, à la limite, un intermède bienvenu, jusqu'au trou au froid de congélateur qui contribue, douloureusement mais résolument, à brouiller la routine. «Une poire et le verre droit de mes lunettes» Une force puisée inconsciemment dans le pire de la détention carcérale. C'est ce que ne soupçonnent même pas les geôliers en uniforme secondés par leurs subterfuges de droit commun qui sont désormais tombés de l'autre côté du miroir et qui laissent libre cours à leur sadisme. Car, encore une fois, au défi de tout, les prisonniers trouvent dans cette punition extrême de nouvelles ressources les rendant aptes à la supporter, du moins à composer avec elle jusqu'à la dépasser. Côté face de cette pièce, des années plus tard, cette même cave gelée sera providentielle pour y laisser rafraîchir les pastèques que l'on permet aux parents de leur apporter ! Cette logique de cassure de la routine culmine au moment où la visite de la mère adoptive de l'auteur lui apprend que son compagnon d'enfance préféré, Khaled, vient de partir vers un monde meilleur. D'abord refrénant ses larmes à grand-peine, il finit rapidement par se retrouver dans une sorte d'état de contentement intérieur quand les souvenirs l'assaillent pendant des heures. Il revoit son défunt ami dans toutes les attitudes, plein de vie et d'entrain, et ces visions virtuelles font reculer les murs de la chambrée de Borj Erroumi pour l'amener vers le village natal, Hzag (au voisinage de Sfax, dans le sud-est tunisien), le soleil, la verdure, la chaleur au propre et au figuré. Pourtant, il y a des moments où le lecteur ne peut qu'être pris à la gorge, comme le chapitre des «verres de lunette» qui a donné son titre à l'ouvrage où l'auteur entend sa mère (alitée d'un cancer, répudiée mais non abandonnée malgré la pauvreté) formuler un vœu si simple, si dérisoire ; «J'aimerais tant croquer une poire et changer le verre droit de mes lunettes», mais il devrait trouver un emploi avant de l'exaucer. Seulement, elle s'éteignit avant de lui en laisser l'occasion, hors un sentiment éternel d'endettement et d'amertume.. Les lunettes de ma mère, 213 p., mouture arabe Par Ezzeddine Hazgui Editions Mots Passants, 2018