Khiria Boubtane nous mène tour à tour devant et derrière le miroir, derrière les grandes appréhensions qui pavent le rapprochement et la promesse implicite du compagnonnage (comme aux premiers temps de l'Adam et l'Eve génériques) pour culminer dans la fusion dans le même corps avant de se scinder pour peupler l'espace et le temps. C'est de là que l'auteur semble faire partir toutes les contradictions qui font que la vie soit possible. Une femme selon toute apparence, ou alors une émanation de féminité, ou bien la féminité absolue (on ne peut décider) est en train de vivre une sorte de cauchemar qui pourrait avoir tout de la réalité, mais une réalité autre, différente de notre ici-bas empirique, propice à de nouvelles formes d'existence. Pourtant, ce n'est pas tant l'existence tangible qui semble compter pour la narratrice, que la réflexion ou les sensations ou les idées qui se pressent, se bousculent dans tous les sens, influant d'une manière radicale sur l'image de la réalité et la changeant en des modes successifs qui se valent, puisque tous l'acceptent à leur manière. Un monde impossible ? C'est ainsi que Khiria Boubtane décrit ce qu'elle classe comme un Premier néant qui, en vérité, n'en est un qu'en apparence. Le néant étant, du moins dans la conception générale, une essence et un espace absolu, on ne peut décemment pas appeler de la sorte l'espace décrit par l'auteur, puisqu'elle y dépeint une profusion de contradictions. Des contradictions qui sont, comme chacun sait, le fond de la nature du monde réel qui porte en lui la chose et son contraire, partout sans la moindre exception, juste pour signifier qu'il est impossible d'atteindre un quelconque équilibre sans cette dualité. Le Yin et le Yang, le noir et le blanc, la nuit et le jour... ou bien, si vous préférez, le Yang et le Yin, le blanc et le noir, le jour et la nuit... Seulement, Khiria Boubtane se complaît à citer d'innombrables contradictions dans ce monde qu'elle décrit en des termes qui ne laissent pas le moindre doute quant à son aspect fantastique. Et nous voici donc devant un monde impossible, un supra-monde peut-être obéissant à une nouvelle axiomatique créée de toutes pièces. Avec une interrogation capitale qui émerge tout de suite comme un casse-tête : à quoi pourrait bien servir un tel monde ? A part le fait évident de servir de réceptacle à la schizophrénie de la narratrice, on ne voit pas. Quand un nouvel acteur entre en scène, on commence à y voir un peu plus clair. Il s'agit cette fois d'un homme et l'auteur le décrit ouvertement scindé en deux entités qui se parlent quand même sans beaucoup d'animosité, même si les accusations pleuvent de part et d'autre du miroir. Le comportement de ce nouvel acteur semble essentiellement tourné vers un voyage dans le temps, un retour sur des événements qui paraissent s'être réellement passés, jusqu'à l'enfance. C'est le moment où nous comprenons qu'il ne s'agit pas de revivre des faits réels, mais de revivre des faits rêvés. D'anciens rêves que nous hésitons à appeler des cauchemars, car nous voulons y voir du sens. En cela, nous sommes influencés comme tout le monde par ce que nous disent les praticiens que tous les rêves ont de la signification et qu'en cela, ils sont précieux, mais le lecteur honnête pourrait n'y voir le plus souvent que des divagations, un amoncellement de littérature. Une rencontre, et tout devient possible Car tel est le plus grand défi dans de tels ouvrages qui enveloppent le sens de toutes sortes d'artifices pour le noyer dans les images, alors que le lecteur moyen souhaite garder quelque chose de ce qu'il lit et s'impatiente quand il se trouve soudain, au détour d'un paragraphe qui ne promettait rien, devant une rencontre. C'est un nouveau souffle qui anime alors l'ouvrage après que l'auteur a épuisé le premier niveau si l'on peut dire. Un roman, car ce volume de Khiria Boubtane en est un, n'est-il pas destiné à tout le monde, ou du moins au plus grand nombre possible ? Dans tous les cas, la rencontre est un classique pour scotcher le lecteur même si elle se rapproche plus, ici, de la rencontre du troisième type que de la rencontre habituelle qui porte en elle implicitement les promesses de la romance. L'auteur le sait, elle commence par les échanges les plus improbables assortis de considérations quasi cosmiques nous ramenant au sens, encore une fois, de l'être et du temps, comme les ont longuement traités les penseurs depuis des siècles. Mais, derrière les grandes craintes, les grandes appréhensions qui sévissent dans les deux cœurs (à prendre dans le sens que l'on veut puisque l'auteur ne se décide pas à souligner une possibilité contre une autre), finit par poindre l'humanité dans toute sa simplicité. Le reste est exponentiel et le rapprochement se scelle dans la promesse implicite du compagnonnage (comme aux premiers temps de l'Adam et l'Eve génériques) pour culminer dans la fusion qui nous dit juste que ce n'est qu'un simple retour aux sources quand ces deux entités si disparates, si montées l'une contre l'autre par les vicissitudes de la vie elle-même, étaient dans le même corps avant de se scinder pour peupler l'espace et le temps et, surtout, pour apporter toutes les contradictions qui font que la vie soit possible. La fille de l'enfer, 254p., mouture arabe Par Khiria Boubtane Editions Altanweer, 2017 Disponible à la librairie Al Kitab, Tunis